Il fallait s'y attendre: l'encre amère des prophètes de malheur coule aujourd'hui jusque dans les revues spécialisées pour colporter la nouvelle d'un soi-disant coma artistique de Sonny Rollins. Coup de vieux, diagnostiquent les jeunistes. Rollins, 78 ans le 7 septembre prochain, ne dément pas: il joue. Plus comme avant: solos écourtés (mais l'impro rollinsienne moyenne tourne autour des dix-douze minutes), baisse de tonus, claudication scénique, répertoire convenu, tout est bon à prendre pour les délateurs. Les mêmes qui ont convaincu une partie du public de la décrépitude de Dizzy Gillespie, Oscar Peterson ou Ray Charles, l'empêchant d'entendre le musicien nouveau qui en eux se faufilait à travers les limitations naturelles de l'âge. C'est ce Rollins nouveau, apparu mardi en sa gloire solaire et immédiatement adoubé par le public de Jazz à Vienne, dont il faut se hâter de prendre la défense, sous peine d'avoir à rougir bientôt d'un lâchage tout à fait odieux (au dieu, en l'espèce).

Certains de ces nécrologues pressés, gênés par l'énormité du meurtre, camouflent leur tartufferie sous la théorie-alibi des «beaux restes». Indulgence ou insulte? Truisme en tout cas, et des plus indigents: dernier en activité, ou pas très loin, des géants souffleurs de la phase historique du jazz, le Saxophone Colossus n'a pas usurpé son surnom. Quand on a forgé son style au contact brûlant et surtout direct de ceux de Coleman Hawkins et Charlie Parker, qu'on s'est imposé comme le porte-parole le plus bouillant du hard bop, qu'on a brûlé ses vaisseaux pour vivre de l'intérieur l'aventure du free naissant tout en transformant à chaque concert le plus basique des calypsos en bataille d'Hernani, on ne voit pas très bien comment on pourrait ne pas afficher de «beaux restes». Autant s'attendre à voir Kubrick assurer ses vieux jours en tournant la «Demoiselle d'Avignon». C'est donc autre chose. Le festin rollinsien n'est pas émiettable, il prendra fin à l'heure marquée, dans une ultime ripaille, sans laisser le moindre reste. C'est cette évidence superbe que le colosse a martelée mardi, trois heures durant, devant un public subjugué et surtout infiniment touché par cette profusion de grand seigneur.

Tout a commencé en fin d'après-midi, à l'heure d'un soundcheck-fleuve qui tenait déjà de la bacchanale. Contorsionné comme un pantin (de plus en plus) désarticulé autour de son biniou-confident, Rollins y testait une quinzaine de anches plus ou moins récalcitrantes, épaulé par son groupe ou, mieux, a cappella. Et là, étalage du grand secret: le son. Sérénité et autorité, douceur indicible et violence bue. Instantanément, tout ce qui n'est pas ce son s'excuse d'exister. Les mystères de la création du monde contre l'orthodoxie académique du conservatoire. Un geste de démiurge. Vieux? Aucun sens. Et, seconde illumination, ce son a besoin du chant pour s'incarner pleinement. Le chant de l'incantation. Têtue, répétitive. Lassante comme une danse, et comme elle légère: de l'incantation à l'enchantement, Rollins a tiré une fois pour toutes le trait d'union. Ce sera le premier morceau du concert, ce «Sonny Please» qui donne son titre au dernier CD et sa direction à un concert au péril de la mer. Squale des profondeurs, Rollins y impose une sorte de swing par immersion qui plonge l'auditeur autant que l'interprète dans un état d'ivresse supérieurement lucide. Le Miles de la dernière période procédait de façon assez semblable, dans un registre moins jubilatoire. Miles, tiens, on y pense souvent dans ce concert, d'abord par ce réflexe, nouveau chez Rollins, de se tourner longuement vers les musiciens de son groupe (et donc de tourner le dos à son public) pour entretenir avec eux une espèce de dialogue incitatif qui débouche ou non sur des moments de grâce non balisés. Et puis il y a ces fameuses fausses notes, qui sont bien sûr en partie l'expression de limitations physiques, mais qui sont aussi utilisées pour couper net la rhétorique de la (trop) belle phrase et relancer perpétuellement le discours. On y voit quant à nous la réfutation même de la thèse des «beaux restes»: un créateur de l'envergure de Rollins ne se désintègre pas, il s'évertue (ou peut-être le fait-il naturellement) à trouver des voies nouvelles à son intégrité.