Critique jazz

Sonny Rollins, le testament d’un non momifié

Pour un peu, on en ferait l’inventeur du saxophone ténor moderne, comme son idole Coleman Hawkins le fut pour le ténor classique. Sonny Rollins mort, la phase d’invention historique de l’instrument sera close à jamais. Mais il n’est pas mort

Pour un peu, on en ferait l’inventeur du saxophone ténor moderne, comme son idole Coleman Hawkins le fut pour le ténor classique. Sonny Rollins mort, la phase d’invention historique de l’instrument sera close à jamais. Mais il n’est pas mort. Il est même, tel qu’il nous est apparu lundi au Victoria Hall de Genève, insolemment vivant malgré ses handicaps.

On n’est pas près d’oublier cette entrée en scène chaotique, vieillard cassé sollicitant d’invisibles points d’appui pour se positionner en figure de proue devant ses musiciens, presque filialement disposés en demi-cercle protecteur autour de lui. Musicalement, on aimerait parler de miracle. Certains le font. Il faut s’entendre. A 82 ans, un musicien, fût-il… colossal comme son surnom le veut, doit composer avec les insuffisances physiques. Le souffle est plus court, le débit moins torrentiel. N’empêche: les créateurs d’envergure trouvent toujours le moyen, l’âge venu, de colmater les brèches. Chez Rollins, et le concert de lundi en a donné pleine confirmation, les dégâts sont circonscrits. Mieux: ils sont compensés par une dimension inattendue.

Acculé à ses limites et refusant de rentrer dans le rang, le colosse laisse deviner – juste deviner – sa part d’argile. Cette fragilité niée pourrait être pathétique: l’inentamable puissance de sa sonorité la rend jubilatoire. La traduction visuelle de cette fausse déchéance est, elle, bouleversante. La fameuse claudication de Rollins, due à des problèmes de hanches, atteint aujourd’hui un point de non-retour. Elle le plie en deux, littéralement, sans encore lui faire mordre la poussière mais en le comprimant dans une proximité périlleuse avec le sol.

Deux images se dessinent, obsédantes, au fil du concert. Elles sont fortement biographiques. La première est celle de ces saxophonistes hurleurs du rhythm’n’blues triomphant des années 1940, aux contorsions étudiées. Rollins, en ses lointains débuts, fut de la corporation, qu’il n’a jamais reniée. Il s’en rapproche au moment de boucler la boucle, poussant à l’occasion sa sonorité dans les derniers retranchements d’une violence expressive proche des paroxysmes cultivés par Albert Ayler.

La seconde, plus sophistiquée, renvoie à ce Miles Davis qu’il côtoyait assidûment dans les premières années 50, avant qu’il ne prenne l’habitude de pointer sa trompette vers le sol dans une attitude de sorcier-sourcier à la forte portée symbolique. Mais Rollins est un homme de communication, et au repli davisien il a toujours préféré l’ouverture altruiste. En coulisse, serein, il prend son temps pour expliquer à un jeune fan d’à peine 11 ans que le saxophone est une raison de vivre très suffisante.

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