Chez Tout Bleu, tout est toujours surprenant. De ce désormais quatuor (POL, Naomi Mabanda et Luciano Torella orbitant autour de la figure centrale de Simone Aubert), le nom saisit déjà: «tout bleu», c’est bien entendu le désir d’un ciel, mais c’est aussi l’invocation à en faire disparaître les nuages – et le constat simultané de l’existence préalable d’une pénombre.

Plus concrètement: le groupe publie ce vendredi Otium, son deuxième album, et le vernira à la Cave 12, à Genève. Qu’a-t-on dans ce disque? Une fusion parmi les plus intrigantes et paradoxalement les plus naturelles qu’il soit donné d’entendre. Vu de très haut – depuis le niveau de l’instrumentarium –, c’est un alliage, pour faire court, d’électronique (les machines de POL) et de ce qui l’est moins (la voix et la guitare d’Aubert, le violoncelle de Mabanda, l’alto de Turella).

Les fanas de l’étiquetage parleront donc de pop électronique, et ils n’auront pas forcément tort dans la mesure où l’on entend ici des chants hybrides. Mais si Tout Bleu charme, c’est par la singularité et la pertinence des cousinages qu’il met au jour: d’un titre à l’autre, en pariant sur le potentiel des musiques répétitives et sur la possibilité de les corroder, Otium propose des phases étranges et passionnées dans lesquelles, par exemple, on voit se dessiner des paysages qu’on serait tenté de dire orientaux, mais soutenus par un sens de la motorisation qui fait le plein d’essence à parts égales dans le jerrycan du krautrock et dans la besace du minimalisme propulsif de Terry Riley. A d’autres moments, des rythmes en tubulures soutiennent une guitare qui vous déplace un peu plus vers l’oued. A d’autres encore surgissent des monstres – c’est le cas de «Ce sera», brève mais significative éructation qui traverse l’expérience d’écoute comme un bulldozer.

Qu’est-ce qui maintient tout ça sur ses pieds? La profondeur des racines exhumées, une alchimie certainement, mais à coup sûr la présence de Simone Aubert. D’une voix toujours respectueuse de l’équilibre d’ensemble, à la fois pythie accueillante et pur instrument, elle mène cette barque à quatre comme on se promènerait dans un lysergique maîtrisé – ou plutôt comme dans un rêve lucide: «Dans le chaos du monde, n’ayons l’ère de rien», chante-t-elle en entamant Otium, et cela pourrait sonner comme un beau mot d’ordre pour les temps qui courent trop vite.


Tout Bleu, Otium (Bongo Joe/Zamzam). Vernissage, ce vendredi 10 décembre à la Cave 12, à Genève.