Les sons s’assemblent «Avant l’aube»

Concert Le trompettiste Erik Truffaz crée un poème symphonique

55 instrumentistes et Franz Treichler le suivent dans l’aventure

C’est toute une armée de ponts qui se jettent: entre les genres, entre les gens, et à travers les frontières. L’architecte, c’est Erik Truffaz, qui a dressé les partitions d’Avant l’aube, «poème symphonique pour orchestre, trompette et électronique»; le cuivre solo, c’est bien entendu lui aussi, qui promène depuis près de trente ans son phrasé de jazzeux mutant post-Miles ­Davis au gré des scènes et des collaborations les plus diverses; la partie électronique a été pertinemment confiée à l’alchimiste Franz Treichler (The Young Gods, s’il fallait vraiment le préciser); l’orchestre, lui, est double – 55 musiciens issus à parts à peu près égales de l’Orchestre Victor Hugo Franche-Comté et de l’Ensemble symphonique Neuchâtel. L’attelage paraît hétéroclite, mais la course est belle.

On croise Truffaz et Treichler dans le lounge de l’Hôtel Cornavin, à Genève, au lendemain de la première française du spectacle à Besançon – la première suisse se donnera ce dimanche au Théâtre du Jorat, à Mézières. Ils ont l’air ravis du résultat – «J’avais écrit cette pièce sur ordinateur, c’est merveilleux de l’entendre jouée.» Ça rigole potache, une vraie complicité semble lier les deux musiciens: «On s’est rencontrés en 2006 dans les studios d’une radio indépendante belge qui faisait jouer plusieurs artistes pour son anniversaire, explique Franz Treichler. Puis, en 2012, j’ai demandé à Erik de faire la musique d’un court-métrage qu’on m’avait commandé.»

La suite, c’est Avant l’aube: «J’avais déjà travaillé avec l’orchestre de Lille, explique Erik Truffaz, mais pour une pièce de 15 minutes seulement – un peu frustrant. Quand Manou Comby, le directeur de la Rodia [salle de musiques actuelles de Besançon], m’a proposé de travailler avec un orchestre symphonique, j’ai tout de suite dit oui.» S’en est suivie une année et demie d’écriture, puis le recrutement de Franz Treichler (qui a reçu les premières maquettes début 2014), enfin des ateliers dans les conservatoires des deux villes, et les répétitions avec l’orchestre recomposé, dirigé par Jean-François Verdier. Et un pressage sur disque? «On enregistre tout au cas où, explique Truffaz. Mais rien n’est fixé pour l’heure.»

A l’entremêlement des genres que postule Avant l’aube s’ajoute, peut-être, le choc d’approches différentes de la musique, entre l’élasticité de musiciens rompus à l’improvisation et l’apparente rigidité des règles classiques. Au final, pas du tout: «Les instrumentistes avaient envie d’être là, de découvrir des choses», précise Treichler. Truffaz continue: «J’ai trouvé des musiciens extrêmement ouverts, réceptifs. Concrètement, j’ai donné à l’orchestre un rôle classique, il joue des choses écrites. Mais j’ai aussi travaillé à ce que la proposition soit confortable pour moi, en tant que soliste. Cela dit, à quelques exceptions près, mes interventions et celles de Franz sont minutées.»

A l’écoute des bribes de répétition dispersées sur la Toile, Avant l’aube a un parfum majeur: des pièces aux propos très divers, qui vont tour à tour chercher du côté des minimalistes américains, de l’Inde, de Stravinski ou vers des modes romantiques – au sens que l’histoire de la musique donne à ce mot. La trompette de Truffaz, qu’elle soit volubile ou mélancolique, se pose sans accrocs sur le tapis orchestral. Et puis il y a bien sûr l’intelligente altérité du travail électronique de Treichler: insertions bruitistes, tissage de nappes ambient, remodelage en direct des sons de l’orchestre.

«Mon seul cahier des charges, explique Erik Truffaz, était de composer une heure de musique. Mais il y a une chose que j’ai toujours en tête, que ce soit pour l’orchestre ou pour mon quartet jazz: jouer sur la dynamique des contrastes pour conserver l’intérêt du public. J’ai donc essayé de varier les ambiances, dans mes compositions et avec l’approche électroacoustique de Franz. Ensuite, bien sûr, il y a des compositeurs qui me séduisent: John Adams, Steve Reich, Philipp Glass quand il ne cède pas au mauvais goût, et bien entendu Stravinski…»

Avant l’aube est l’œuvre d’un saute-frontières – musicologiquement parlant, mais aussi politiquement. Erik Truffaz: «J’ai grandi dans le Pays de Gex, j’ai fait mon conservatoire à Genève, j’enregistre mes disques à Lausanne. Pour les Français, je suis Suisse, pour les Suisses, je suis Français: je suis une métaphore transfrontalière à moi tout seul! Plus sérieusement, les résultats des dernières élections européennes m’ont atterré: si mon travail montre que l’on peut collaborer avec humanité de part et d’autre d’un poste de douane, si je peux, à mon niveau, faire de ma musique un acte un tant soit peu politique, j’en serai le premier heureux.»

Avant l’aube. Dimanche 8 juin, 17h15, Théâtre du Jorat, Mézières. Dimanche 15 juin, 14h30, dans le cadre de Festi’Neuch, scène «La Lacustre», Neuchâtel.

«Mon seul cahier des charges était de composer une heure de musique»