C’était au mois d’avril, en 2008, au Caire. Les températures n’étaient pas encore caniculaires, on était tôt le matin. Il y avait un vent très fort, de vraies bourrasques qui tourbillonnaient entre les murs gigantesques des deux mosquées qui se font face, se frôlant presque: mosquée du sultan Hassan à gauche, mosquée Al-Rifaï à droite. Gamal Ghitany, un des plus admirés écrivains égyptiens, nous attendait pile dans l’étroit goulot qui sépare les deux bâtiments. Tout petit, comme écrasé par les murs, en plein vent. Avec aux lèvres un sourire très doux, étrusque.

Gamal Ghitany nous a quittés le 18 octobre 2015. Paraît ce mois-ci Par-delà les fenêtres (lire en page V), le quatrième de ses Carnets. A côté de ses romans, il consignait des fragments de souvenirs, poussières, éclats, saynètes, ce que la mémoire sauve de l’oubli, par ses mécanismes complexes. Dans Sémaphores, autre Carnet, il s’était attaché aux gares traversées. Ici, ce sont les choses vues par le truchement d’une fenêtre, du vieux Caire de l’enfance aux ciels aperçus par le hublot d’un avion. 

Ce jour d’avril 2008, nous lui avions dit: «Choisissez un endroit du Caire que vous aimez particulièrement et on se retrouve là-bas.» Arrivé à sa hauteur, il nous avait dit, haussant la voix pour se faire entendre malgré le vent: «Je viens plusieurs fois par mois à la mosquée du sultan Hassan. Parfois pour une petite heure, parfois pour une journée entière. Si vous êtes d’accord, je vais vous servir de guide.» 

Et nous l’avions suivi, émerveillée par la beauté des lieux et par les explications de l’écrivain. «Ce qui compte n’est pas ce que l’on voit mais comment on le voit», répétait-il. Gamal Ghitany était tisseur de tapis et grand lecteur quand il a osé aborder Naguib Mahfouz dans la rue pour lui donner une nouvelle qu’il avait écrite de sa main. Il avait 15 ans et Mahfouz veillera sur ses débuts en littérature. Leur amitié durera quarante ans. Ce qui n’empêchera pas Gamal Ghitany de trouver sa propre voix. De Zayni Barakat (Point Seuil) au Livre des Illuminations, son chef-d’œuvre, il a trouvé un souffle romanesque nourri à la tradition arabe. Là où Naguib Mahfouz embrassait les conventions narratives européennes. 

Dans la mosquée du sultan Hassan, il pointe sans cesse les réminiscences de l’art antique égyptien qui épouse l’architecture mamelouke. Le passé renaît sans cesse. Et puis Gamal Ghitany est reparti dans le vent, son sourire aux lèvres.