Le cinéma est un art, certes, mais aussi une usine à billets verts. Comme un cri du cœur en top tendance sur Twitter: #SaveSpiderMan! Depuis que le japonais Sony Pictures a annoncé, mercredi, l’échec des négociations avec l’américain Marvel Studios, filiale de Disney, pour prolonger l’accord de partage des droits du super-héros entre les deux studios, les fans sont en colère. Pour cause: leur homme-araignée favori pourrait ne plus jamais apparaître dans les films estampillés Marvel Studios. Finis le lance-toiles et les acrobaties de l’acteur Tom Holland au côté d’Iron Man, Thor, Hulk et autres Avengers.

Spider-Man, super-héros à louer

Qui veut comprendre le parcours chaotique de Spider-Man sur grand écran doit s’armer d’une bonne dose de patience et accepter de plonger dans les arcanes peu ragoûtantes de l’industrie hollywoodienne. Retour aux années 1990. A l’époque, Marvel, au bord de la faillite, brade les droits d’adaptation de ses héros aux quatre coins d’Hollywood, loin de s’imaginer qu’ils deviendraient un jour les empereurs incontestés du box-office. Si Captain America et Iron Man restent chez Marvel Studios, les X-Men et les Quatre Fantastiques atterrissent chez la Fox et Spider-Man chez Sony… En 2009, quand Disney rachète Marvel Studios pour 4 milliards de dollars et lance le Marvel Cinematic Universe (MCU), prévoyant des dizaines de franchises connectées pour au moins deux décennies, le studio de Mickey rachète des droits tous azimuts pour étoffer sa super-équipe de personnages.

Parmi les cibles prioritaires: Spider-Man, évidemment. Impossible pour Disney de construire un univers Avengers digne de ce nom sans le «joyau de la couronne». Sauf que Sony ne veut pas lâcher sa lucrative franchise. Le studio en a déjà tiré deux sagas et cinq films, qui ont trouvé leur public: la trilogie de Sam Raimi et les deux Amazing Spider-Man.

Lire aussi: Du fil à retordre pour Spider-Man

Les négociations sont au point mort jusqu’à novembre 2014. Sony est alors affaibli par un piratage massif de données et perd des millions de dollars. De plus, le dernier volet de The Amazing Spider-Man n’est pas aussi rentable qu’attendu. Acculé, le studio japonais est donc contraint d’accepter le deal de son concurrent. Soit une sorte de location, où Sony conserve 95% du financement et des bénéfices des films solos consacrés au personnage, quand Disney fait main basse sur les recettes du merchandising et a tout loisir d’utiliser «Spidey» dans des films collectifs, comme la série des Avengers. Résultat: l’homme-araignée est apparu cinq fois à l’écran dans le cadre de cet accord – dans Captain America 3, Avengers 3 et 4, ainsi que pour deux films solos: Spider-Man Homecoming et Far From Home.

Sony rêve de son propre univers cinématographique

Mais ça, c’était avant. Sony a annoncé, mercredi, la rupture de l’accord. En cause? La volonté de Disney de le renégocier en sa faveur, avec pour objectif de partager l’intégralité des recettes à hauteur de 50%. Inenvisageable pour Sony: avec 1,1 milliard de dollars générés au box-office mondial pour le seul Far From Home, la franchise Spider-Man est la plus rentable de l’histoire du studio (devant James Bond). Une vraie araignée aux œufs d’or. Fort du succès de Venom (850 millions de dollars de recettes en 2018), dérivé de l’univers Spider-Man, l’exécutif japonais se sent assez puissant pour concrétiser son vieux projet d’un «Spider-Verse», concurrent du MCU et de résister, pour cela, aux appétits de Disney.

Pour la «maison aux grandes oreilles», c’est un petit camouflet dans l’OPA géante qu’elle livre sur le tout Hollywood. La stratégie commerciale de Disney est désormais rodée: dans un monde où ce sont les marques préétablies qui font venir le public en salles (il n’y a qu’à voir le triomphe du nouveau Roi Lion…), le studio rachète des franchises, partout et tout le temps, les relance et les décline en remake, reboot, spin-off et autres sequels. Après avoir racheté Pixar, Star Wars, Disney s’est payé la Fox et détiendrait environ 27% de l’industrie hollywoodienne. Une hégémonie encore jamais vue.

A coups de hashtags

Pour faire plier Sony, il reste une dernière cartouche, inattendue, dans l’arsenal de Disney: sa communauté de fans, patiemment construite au fil des 23 métrages du MCU. Twitter est, depuis mercredi, pris d’assaut par les fans de Marvel sommant Sony, en termes plus ou moins fleuris, de reprendre les discussions. Or les bad buzz sur les réseaux peuvent s’avérer redoutables et tuer un film avant même sa sortie: ainsi la Paramount a-t-elle dû, cet été, repousser son film Sonic, car le design du hérisson bleu déplaisait aux fans.

Lire également:  L’adaptation de «Sonic» au cinéma réveille une horde de fans en colère

Disney a donc tout intérêt à imputer la responsabilité de l’échec des négociations à Sony. Des appels à boycotter les futurs Spider-Man s’il n’est plus dans l’écurie Marvel Studios, voire à bouder toutes les productions de Sony, ont d’ailleurs été lancés.

Cette passe d’armes a d’ores et déjà une victime à son actif. Tom Holland, l’interprète du personnage, pourrait contractuellement n’avoir le droit de jouer ni pour Marvel ni pour Sony, en l’absence d’accord. Quant au cinéma, réduit ici à un vulgaire ballet comptable de fusions-acquisitions, pas sûr qu’il ne ressorte grandi de cette guerre de tranchées.