Nous retrouvons Sophie Calle dans la salle des petits-déjeuners de son hôtel genevois, à deux pas du cimetière des Rois. La veille, elle a passé quelques heures dans ce lieu d’éternel repos réservé aux personnalités. Assise sous un dais de jardin pour la protéger de la pluie venue apporter son ambiance automnale à la performance, elle a écouté, noté les histoires qu’on venait lui confier, avant d’aller glisser de petits billets dans la fente d’une pierre tombale. Sur le granit, il est gravé en lettres d’or: «Ici reposent les secrets des promeneurs du cimetière des Rois». Pour cette œuvre participative inaugurée en même temps que l’exposition collective Open End, la Ville de Genève a octroyé à l’artiste une concession de vingt ans. Dans l’atrium cosy de l’hôtel, nous nous installons donc pour parler, discrètement, du secret.

Le Temps: Avez-vous une définition du secret? Une œuvre participative comme celle-ci vous aide-t-elle à la formuler?

Sophie Calle: Non, certains m’ont offert des secrets très légers, d’autres m’ont confié des choses qui n’avaient soi-disant jamais été dites. J’ai senti que certains avaient dû chercher ce qu’ils allaient bien pouvoir me raconter, alors que pour d’autres ce n’était pas forcément mauvais de se confier à une inconnue. Le spectre est tellement large que je ne peux le résumer.

- Vous attendiez-vous à cette diversité?

- Oui. Mes propres réponses pourraient être lourdes ou légères, selon le moment.

- Avez-vous enterré un secret vous aussi?

- Non, ce n’était pas mon heure hier, j’étais venue pour les recevoir. Mais il me reste vingt ans…

- Et dans vingt ans?

- Je ne sais pas où je serai… Soit la tombe restera après moi, soit ils enlèveront cette pierre et ils ne trouveront que des lambeaux de papier délavés, vu que la pluie entre par la fente dans le reliquaire, la boîte à ossements qui les recueille.

- Vous connaissiez ce cimetière?

- Non, je savais que Grisélidis était là, et le hasard fait que j’étais dans l’appartement de Borges à Buenos Aires il y a quelques mois. Mais les cimetières sont des lieux qui me sont proches. J’ai parcouru celui de Montparnasse dans le ventre de ma mère, car nous n’avons pas beaucoup de parcs à Paris et que c’était son lieu de promenade. Ensuite, je l’ai traversé quatre fois par jour quand je me rendais à l’école. J’y ai eu des rêveries, ce n’était pas un lieu dramatique à mes yeux. Quand je séjourne dans une ville, je me rends toujours au cimetière, parce que j’ai l’impression de la comprendre un peu mieux ainsi.

Mes toutes premières photos, je les ai faites dans un cimetière au Guatemala, avec un appareil qu’on m’avait prêté. Ensuite, mes premiers clichés professionnels, ceux qui m’ont fait penser que j’allais peut-être devenir photographe, c’était dans un cimetière en Californie, en photographiant des pierres sur lesquelles étaient inscrits des mots comme Father, Mother, Brother, Sister. De plus, la mort traverse beaucoup mon travail. De ces tombes en Californie jusqu’à ma dernière exposition importante, et qui concerne la mort de ma mère que j’ai filmée, ainsi que tout ce qui a entouré ses funérailles, son corps dans le cercueil, sa pierre tombale.

Et quand ce n’est pas la mort, mes sujets de prédilection sont l’absence, le manque: un tableau volé, un homme qui s’en va, le lit vide dans un hôtel, un homme qu’on suit mais qu’on ne connaît pas. Alors bien sûr, quand on me propose de travailler dans un cimetière, difficile de refuser. D’autant plus à cette période précise de ma vie, alors que je viens de perdre mon père. Maintenant, c’est mon tour.

- Vous pensez à vos propres funérailles?

- Oui, j’avais acheté ma pierre tombale, à partager avec mon père. Puis il a souhaité que ma belle-mère y repose également. Mais je ne souhaitais pas recréer une famille après la mort, j’ai donc décidé d’aller mourir ailleurs que dans ce trou-là. J’en ai parlé dans un travail intitulé La Filature. Et je suis partie à la recherche de ma tombe future. Dans un film sur moi, on me voit au moment où j’achète une concession en Californie, là même où j’ai pris mes premières photographies. Bref, la question se pose, parce qu’à mon âge il est difficile de ne pas y penser. D’autant plus que c’est vraiment mon sujet.

- Faire de sa mort un sujet, c’est un moyen de l’apprivoiser?

- Plutôt un moyen d’apprivoiser ma vie… et ensuite d’aborder la question en tant qu’artiste.

- Le secret, est-ce ce qui nous manque des autres?

- Je n’ai pas imaginé cette œuvre par soif de connaître les secrets des autres. Ces gens qui se sont succédé sur la chaise, je ne ferai rien de leurs histoires. J’ai une très mauvaise mémoire, j’ai déjà à peu près oublié leurs confidences, ce qui est très bien. Je voulais juste créer un rituel, ajouter un élément à la poésie de ce jardin. J’ai imaginé des visiteurs qui se promènent, trouvent par hasard cette tombe, pensent à leur vie, et glissent un secret dans la fente. Une personne qui s’occupe du jardin m’a dit que, avant même l’inauguration, une femme est venue seule. Elle lui a expliqué qu’elle avait besoin de se libérer de je ne sais quoi, et qu’elle était accourue dès qu’elle avait appris qu’il y avait cette tombe.

- Et si la boîte débordait des secrets?

- Ce serait assez joli. On trouverait une solution. Là, on ne peut pas même soulever la pierre qui est scellée sans risquer de la casser.

- Même si vous n’allez pas utiliser précisément ces secrets, vous inspirent-ils de nouvelles pistes de travail?

- Ce n’est pas la première fois que j’écoute les gens. Au sommet de la tour Eiffel, pour la Nuit blanche, pour ne pas m’endormir. J’ai demandé aux gens de me raconter une histoire. Dans une chambre de l’hôtel La Mirande, à Avignon, j’ai aussi demandé qu’on me chuchote des histoires, et certains m’en ont dit d’absolument terribles. Terribles. Je me souviens d’une femme qui me racontait des choses épouvantables sur son mari. Je lui demande où est ce mari, et elle me le montre, juste là, assis à deux mètres, sur le canapé. Ce n’est un secret pour personne que les gens aiment bien se confier à un inconnu. C’est mieux que de parler à un mur et c’est moins dangereux que de parler à un ami. Si un jour quelqu’un me raconte un secret dont je souhaite me servir, je le dirai directement à cette personne. Hier, j'ai demandé à quelqu’un l’autorisation de photographier son mot avant de l’enterrer. Ce n’était pas pour la gravité de l’histoire mais pour son côté cocasse. Peut-être un jour m’en servirai-je, mais de façon très détachée de la source.

- Et vous, vos secrets, à qui ou à quoi les confiez-vous?

- Je suis souvent surprise par ce qui est un secret pour certains, alors que moi, je pourrais presque parler de la même chose dans un micro. J’ai toujours confié les récits de ma vie à mes proches. Si je me sens déprimée, dans le quart d’heure qui suit, cinq ou six personnes le savent. Parce que j’ai appelé au secours.

- C’est bon signe pour votre capacité à dire les choses mais aussi sur votre réseau d’amis.

- J’ai beaucoup d’amis comme les gens qui vivent seuls. Si je n’ai pas d’amis, qu’est-ce que j’ai? Je n’ai pas de famille, je n’ai pas voulu d’enfants, j’ai vécu avec beaucoup d’hommes mais jamais dans la même maison. Je suis avec le même homme depuis douze ans mais chacun chez soi. On se retrouve quand on décide de se téléphoner et de se voir. C’est du travail les amis, ça prend du temps, eux aussi peuvent m’appeler. Ce sont de vieux amis… Je viens d’ailleurs de me réconcilier avec un homme avec lequel j’étais fâchée depuis deux ans. Je me suis réconciliée alors que je n’en avais pas vraiment envie. Mais j’ai pensé qu’on était tous les deux trop âgés pour recommencer ce type d’amitié avec des nouveaux, et qu’il valait mieux se garder, nous qui n’avions plus de secrets l’un pour l’autre.


A voir: «Open End», exposition collective au cimetière des Rois, Genève, jusqu’au 30 novembre. La pièce de Sophie Calle demeurera ensuite.