Roman

Sophie Divry met sa fantaisie débridée au service de la lutte des classes

Chaotique et débridé, «Quand le diable sortit de la salle de bain» est un roman très effronté. Son auteure, remarquée l’an passé pour «La Condition pavilonnaire», raconte les déboires d’une chômeuse aux prises avec l’écriture d’un roman. Une façon, aussi, de parler de la précarité des jeunes en France

Sophie Divry met sa fantaisie débridée au service de la lutte des classes

«Quand le diable sortit de la salle de bain» est un roman très effronté. Son auteure, remarquée l’an passépour «La Condition pavillonnaire», raconte les déboires d’une chômeuse aux prises avec l’écriture d’un roman

Genre: rOMAN
Qui ? Sophie Divry
Titre: Quand le diable sortitde la salle de bain
Chez qui ? Notabilia, 310 p.

Dès la couverture de son quatrième roman, Quand le diable sortit de la salle de bain, Sophie Divry assume une belle effronterie: l’illustration présente en noir sur rouge une apostrophe face à sa jumelle inversée. Evoquant à la fois les cornes d’un diable, une suspension prise en tenaille entre deux guillemets, ou encore un vide entre de petites parenthèses, cette image typographique donne d’emblée le ton insolent du roman – tout en préfigurant une belle disposition à la poésie visuelle. Quant au sous-titre, il annonce un «roman improvisé, interruptif et pas sérieux», c’est-à-dire un récit au nez et à la barbe du genre. Nous voici donc avertis.

Et parce que le roman proclame effrontément sa désinvolture, voire son impertinence, on le lira les pieds bien calés sur la table du salon, ou mieux encore, au lit, par une matinée de semaine.

Déjouer les conventions

Sophie Divry n’en est pas à son premier coup, ni à sa première impertinence: l’année dernière, l’auteure lyonnaise s’est distinguée quand sa Condition pavillonnaire a remporté la mention spéciale du Prix Wepler. Ce récit d’une Madame Bovary contemporaine y était conté à la seconde personne du singulier, bousculant d’ores et déjà les principes narratifs, interrogeant la vacuité de ces vies façonnées à l’image des pavillons de banlieue: propres, rangées, d’un calme mortel. Mais là où ces arguments s’usaient au fil des pages, ils participent ici à la dynamique d’un roman qui ne prétend pas à la cohérence. Propulsés à l’avant du récit, les interruptions narratives, les digressions, les néologismes, les personnages intempestifs, les listes, les contes, les caractères gras et l’emploi illustratif de symboles assaisonnent un texte qui n’hésite pas à aller farfouiller dans les différents états de la dèche, comme pour mieux tourner en dérision les malheurs de la narratrice.

La réalité stomacale

Car Sophie la narratrice a bien des malheurs. Personnage jumeau de l’auteure, avec qui elle partage le nom et l’âge (Sophie Divry est née en 1979), elle est écrivaine à Lyon. Chômeuse et victime de «précariat chronique», elle vivote au gré des allocations obtenues en remplissant de fastidieux et interminables formulaires de Pôle emploi. Dès les premières pages, une vague culpabilité, autant qu’une solide résignation, infusent dans le texte. Car vivre aux crochets des services sociaux signifie se soumettre au règne du «non-faire», à la dictature de la «réalité stomacale», «l’unique réalité qui ne sera pas suspendue par une révolution, un changement de saison ou un bisou magique». Mise face au mur par une facture EDF, Sophie a faim.

Ne lui restent, pour tenir le coup, que sa force ironique, sa verve, et l’échappatoire qu’offre l’écriture d’un récit, modulable à l’envi. Demeurent aussi les compagnons de misère, qui s’immiscent dans le texte pour chambouler les plus nobles velléités de la jeune femme. Parmi eux, Hector, jeune chômeur lubrique et intrusif, Lorchus, le démon personnel de la narratrice, Bertrande, une retraitée au grand cœur, ou encore la mère de Sophie, dépitée mais aimante, qui poursuit sa fille en pensée…

Une troupe de semeurs de trouble qui imposent leur présence de façon insistante. La narratrice, ne sachant plus où donner de la tête, décide d’inclure dans son texte toutes les élucubrations de ses proches. C’est finalement le baptême d’un neveu qui tirera Sophie du désordre lyonnais. Elle part pour le Sud passer quelques jours chez sa mère. Les déjeuners de famille lui prodiguent quelque chaleur, enfin, avant de recommencer la course aux piges et aux petits jobs mal payés dans la restauration.

Dérision structurelle

Entre deux divagations, Quand le diable sortit de la salle de bain commente un aspect de la France contemporaine: celle de jeunes artistes trentenaires cultivés, en rade, sans emploi ni réelle perspective. Le temps passant, leurs pulsions réfractaires ont laissé place au cynisme et à une attitude de défaite face à un système social castrateur. L’essentiel du propos tourne ainsi autour d’une anxiété existentielle que vient contrebalancer un humour noir, délicieusement impudent. Tout comme une structure excentrique et cumulative, qui occulte pour un temps la crainte de manquer de nourriture ou d’amour maternel. Par dépit peut-être, mais surtout par humour, Sophie Divry prend le prétexte du roman pour dire zut à toutes formes de convenances, que celles-ci soient narratives ou morales.

Coup de gueule

Le texte est ainsi truffé d’incises, d’histoires corollaires, de laïus extravagants, les typographies varient, introduisant les documents incorporés dans le texte – courriels, conversations sur le Net, formulaires, etc. Les ficelles du récit sont laissées apparentes, les caractères d’imprimerie dégringolent au bas des pages, se superposent pour figurer le vertige de la jeune femme, tandis que le texte s’arrange en colonnes de manière à figurer un corps de femme, une croix, ou même un pénis – une contribution indiscrète de Lorchus et d’Hector.

Il s’agit donc d’un roman coup de gueule, foutraque, chaotique mais assumé, qu’enrichit un élément visuel. On regrette toutefois le côté anecdotique d’un propos qui aurait gagné à mûrir. Dans l’état, il est encore trop superficiel. S’il tient la route, c’est grâce à son autodérision qui, de justesse, extirpe le livre de l’apitoiement. Mais le parti pris du cynisme aura au moins un avantage: celui de militer pour une fantaisie débridée comme instrument de lutte.

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Sophie Divry

«Quand le diable sortit de la salle de bain»

«Et puis stocker, c’est agir; agir, c’est lutter; lutter, c’est rester digne. Je devais aller au supermarché faire le plein de nouilles»
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