PRIX FÉDÉRAL

Sophie Hunger au firmament de la musique suisse

Dix ans après la sortie de son premier album, la chanteuse alémanique a reçu le Grand prix suisse de musique en ouverture du festival Label Suisse de Lausanne, où elle se produit ce vendredi

Pour réussir il faut du talent, c’est indéniable. Et du talent, Sophie Hunger en a assurément beaucoup. Mais il faut aussi autre chose, ce petit plus qui fait toute la différence. Comme du culot et de l’assurance, voire une posture. La Bernoise a ainsi très vite su qu’être une musicienne plus douée que la moyenne n’était pas suffisant. Née Emilie Welti il y a un peu plus de 33 ans, elle a un jour décidé qu’elle allait tout faire pour devenir, sous le nom Sophie Hunger, une chanteuse respectée.

Dix ans après la sortie de son premier album, «Skteches on Sea», Sophie Hunger a reçu jeudi soir à Lausanne, en ouverture du festival Label Suisse, qui se tient dans la capitale vaudoise jusqu’à dimanche, le Grand prix suisse de musique 2016. Une consécration fédérale logique, tant la résidente zurichoise, qui a écrit ses premières chansons vers l’âge de 11-12 ans, a illuminé la décennie écoulée à travers cinq disques hautement recommandables qui lui auront permis d’imposer son nom des deux côtés de la Sarine comme ailleurs en Europe.

Au moment d’enregistrer «Sketches on Sea», Sophie Hunger sortait d’un trip Dylan. Elle venait de passer deux ans à écouter le barde américain de manière compulsive, principalement les albums folks acoustiques des débuts, une influence évidente. «Mais j’avais du mal à trouver du plaisir, nous confiera-t-elle en 2012. Pas quand je jouais, mais tout ce qu’il y avait autour me dérangeait. J’avais l’impression que je courais derrière quelque chose, que j’étais toujours en retard.» Elle prend alors conscience qu’il lui faut être plus qu’une belle promesse, et se forge un personnage de musicienne froide et distante, difficile à interviewer et remettant à leur place les journalistes décidant de la tutoyer d’emblée.

«Je devais trouver ma place, même si parfois cela me rendait triste, explique-t-elle. Mais aujourd’hui, avec le recul, je suis heureuse d’avoir agi de cette manière. Je le faisais en pensant à ce que je pourrais être plus tard.» Désormais affable et souriante lorsqu’elle parle à la presse, cette fille de diplomate polyglotte, chantant comme son aîné Stephan Eicher en anglais, enfrançais et en schwytzertütsch, est une bonne conteuse. Lorsqu’elle raconte comment elle décida un soir, à Paris, d’interpréter sur scène «Ne me quitte pas», chanson qu’elle croyait reprendre de Nina Simone car elle ne connaissait pas Jacques Brel, on ne sait pas trop si c’est véridique où si elle s’invente une légende – à la manière de Dylan, toujours prompt à revisiter sa propre mythologie. Idem lorsqu’en 2015 elle nous expliquera qu’au moment où Philippe Decouflé lui proposa de devenir à Philarmonie de Paris l’une des trois voix de Wiebo, un spectacle hommage à David Bowie, elle n’était pas émue par la musique de l’Anglais. «Pour moi, c’était juste un mec qui change tout le temps de coupe de cheveux. Il était comme Madonna, mais avec un cerveau et du talent. Je n’arrivais pas à croire en lui, j’en avais même une image négative.» C’est au moment d’interpréter «Heroes» qu’elle a finalement découvert l’intensité du Thin White Duke.

Elle raconte aussi volontiers comment l’album «Kid A», de Radiohead, l’a obsédé au point de se faire porter pâle pour pouvoir l’écouter en boucle et apprendre grâce à lui un nouveau langage musical. Mais peu importe que Sophie Hunger semble parfois jouer avec le réel, consciente de l’effet qu’une bonne anecdote peut produire. Car ce qui compte, ce sont ses chansons. Et elles sont belles, lumineuses, incandescentes. Folk, jazz, rock, pop, blues, cabaret, sa musique ne s’est jamais contentée d’emprunter une seule voie. L’Alémanique a toujours vu grand, enregistrant avec des producteurs anglo-saxons de renom comme Adam Samuels pour «The Danger of Light» ou plus récemment John Vanderslice pour «Supermoon», son cinquième et dernier album à ce jour.

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C’est finalement un beau clin d’œil qu’elle ait été officiellement récompensée à Lausanne. Tout en ne se sentant pas assez à l’aise pour écrire de grands textes, c’est en effet le français qu’elle dit préférer, même si les trois langues qu’elle pratique vivent en elle de la même façon, souligne-t-elle. Elle a chanté Brel, apparemment sans le savoir, mais aussi Noir Désir («Le vent l’emportera») et Philippe Sarde («La chanson d’Hélène» du film «Les choses de la vie», en duo avec Eric Cantona). Et elle a récemment découvert la romancière neuchâteloise d’origine hongroise Agota Kristof, qu’elle compare à Dostoïevski. Il y a dix ans, lui parler était un exercice périlleux. Aujourd’hui, c’est un délice.


Label Suisse, Lausanne, jusqu’au 18 septembre. Sophie Hunger en concert, vendredi 16 à 22h, Place Centrale. www.labelsuisse.ch

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