On avait fixé rendez-vous, rituel promotionnel bien rodé, dans le salon feutré d’un grand hôtel genevois. Mais voilà que, à la dernière minute, son vol Zurich-Berlin est décalé. On nous propose alors d’interviewer Sophie Hunger dans le train. Las, une panne électrique paralyse mardi dernier le réseau lémanique des CFF. C’est finalement à l’arrière d’une voiture qu’on conversera avec la musicienne bernoise.

La semaine prochaine sort Halluzinationen, septième album qui la voit renouer avec la profondeur de The Danger of Light (2012), là où il y a deux ans Molecules surprenait, et il faut l’avouer décevait. Discuter avec Sophie Hunger est toujours un plaisir, tant la distance polie qu’elle tient à conserver permet un dialogue sincère. Elle ne cherche en effet jamais à dire ce que les médias voudraient entendre, mais pense tout ce qu’elle dit, pesant ses mots, avant de demander de relire ses propos afin de s’assurer que le français n’a pas été un frein à sa pensée. «C’est super», glissera-t-elle finalement en guise d’unique commentaire.

«Le Temps»: En 2018, vous exploriez sur le surprenant «Molecules» des pistes plus électroniques. «Halluzinationen» vous voit cette année revenir vers le mélange de pop, de folk et de jazz qui vous définissait jusque-là. Cela s’est-il fait naturellement ou l’expérience de «Molecules» vous a-t-elle frustrée?

Sophie Hunger: J’ai dès le départ souhaité faire l’inverse de Molecules; pas par frustration, mais simplement afin de changer de méthode de travail. J’avais enregistré cet album durant six à sept semaines, morceau après morceau, piste après piste, et là, j’ai voulu réunir tous les musiciens dans la même pièce et enregistrer en live, dans la continuité, du premier au dernier titre, sans retouches ni corrections après coup. L’idée était de ne jamais rejouer une partie, mais de chaque fois recommencer au début du disque si quelque chose ne nous plaisait pas. Au final, après deux jours, la sixième prise a été la bonne.

Comment s’est déroulée la composition de ce disque?

En janvier 2019, après la tournée de Molecules, je suis rentrée chez moi épuisée. En hiver, à Berlin, il n’y a pas beaucoup de lumière, ce n’est pas facile de s’évader. Après avoir été dans l’énergie du collectif, avec un public devant nous tous les soirs, me retrouver toute seule était étrange. Durant cette période de solitude, je me suis alors posé beaucoup de questions. Je me suis demandé comment j’étais arrivée où je suis, ce que j’avais fait de ma vie, si un autre chemin que j’avais raté m’attendait… Et j’ai compris qu’en fait j’ai consacré toute ma vie à la musique. C’est pour cette raison que j’ai intitulé ce nouvel album Halluzinationen. Est-ce que la solitude était une conséquence de mes hallucinations, de mes questions, ou au contraire ces hallucinations étaient-elles responsables de ma solitude? Le disque est né de l’envie d’explorer différentes facettes de ma vie, afin de me libérer d’un poids.

Cet album propose un subtil  équilibre entre des morceaux pop et entraînants, comme «Alpha Venom» et «Everything is Good», et des ballades plus mélancoliques. Le disque semble construit pour proposer un voyage, nous faire passer d’une émotion à l’autre…

Je voulais que le disque ressemble à une longue nuit où on passerait d’une drogue à l’autre. Le premier morceau, Liquid Air, c’est comme si ouvrait la porte d’un club et qu’ensuite on allait d’une pièce à l’autre. A Berlin, il y a beaucoup de clubs où on trouve plein de petites salles, comme dans un labyrinthe. C’est pour cela que je devais enregistrer ce disque dans la continuité, d’une traite. A la fin, le dernier mot qu’on entend, c’est hope, «espoir».

Plusieurs chansons parlent de votre environnement à Berlin. Le morceau «Maria Magdalena» a par exemple été inspiré par une prostituée que vous avez rencontrée. S’agit-il en quelque sorte d’un album-concept, comme ce qui se faisait beaucoup dans les années 1970?

Oui, on peut dire cela. Tout est venu de l’immeuble où j’habite, car durant l’écriture je ne suis pas beaucoup sortie. Liquid Air m’a été inspiré par un bar qui se trouve en bas de chez moi; et depuis ma fenêtre, je voyais cette fille, Maria, dans la rue. Le morceau Everything is Good vient quant à lui d’une tasse de café de ma cuisine créée par l’artiste écossais David Shrigley.

Berlin est-elle une ville propice à la créativité?

Je suis là-bas à la maison, donc je ne m’y sens pas toujours bien; à la maison, on passe par tous les états d’âme, ce n’est pas les vacances. Il y a donc des jours où je n’aime pas Berlin, mais c’est là que j’habite, j’y ai des amis, dont beaucoup d’artistes avec lesquels je partage un langage commun. En Suisse, c’est différent. J’ai des amis d’enfance, la famille, mais pas des gens de mon milieu.

Que signifie pour vous être Suisse? Est-ce que vous revendiquez, par exemple à travers le plurilinguisme de vos albums, une certaine idée de la «suissitude»?

J’ai toujours trouvé que venir d’un petit pays était un avantage, car cela provoque de la nostalgie. J’aime la Suisse, car nous sommes un pays à la fois étrange et talentueux. Si vous prenez l’Europe, vous avez une grande partie qui est germanique, et une autre qui est latine. Nous, on est hybrides. Habitant Berlin, je sens que je suis bien plus latine que les Allemands; mais en même temps, je suis aussi fortement germanique, pas totalement comme les Latins… Cela me donne la possibilité de comprendre ces deux mondes qui, dans l’Union européenne, s’entendent de moins en moins. Parfois, les pays du Nord ont de la peine à comprendre pourquoi ils doivent soutenir ceux du Sud. Or cela va plus loin qu’un soutien: il y a des valeurs qui au Sud sont très importantes. Et vice versa.

Votre père était diplomate, votre mère, politicienne. Que devez-vous à vos parents? Justement cette ouverture sur le monde?

Je ne sais pas, car je me suis quand même totalement éloignée de leur univers, même si grâce au fait qu’on a beaucoup voyagé, j’ai eu la possibilité de voir, de découvrir d’autres cultures. Mais je n’aime pas l’idée qu’on puisse uniquement être ouvert sur le monde si nos parents l’étaient… Mon espoir quant à l’avenir, c’est que chaque génération réfléchisse pour elle-même et ne suive pas forcément celle de ses parents. Nous devons créer notre propre réalité, ou au moins sentir que rien n’est figé, que tout peut changer. Un jour, des gens ont décidé que les rues étaient droites et que les maisons étaient disposées de chaque côté, avec une porte à l’avant et non à l’arrière. Rien n’est tombé du ciel, et j’espère que les prochaines générations auront le courage de comprendre qu’elles peuvent changer les choses si elles le veulent. Si mes parents m’ont donné quelque chose, c’est justement le courage d’entreprendre.

Sur «Halluzinationen», il y a quand même un titre, «Finde mich», qui parle de la Suisse et de la figure d’Helvetia…

Après l’écriture du disque, je suis allée à Zurich pour la grève des femmes du 14 juin. Ça a été pour moi un moment décisif. Car si on a l’habitude de voir des rassemblements d’hommes, que cela soit en politique ou dans le sport, je n’avais jamais vu autant de femmes en même temps. Le fait que je ressente cela m’a choquée; c’était impressionnant, autant que de voir les chutes du Niagara pour la première fois! Après cette journée de solidarité, et la certitude que toutes ensemble on pourrait avoir du pouvoir et changer les choses, j’ai eu l’impression de voir plusieurs portes s’ouvrir à l’intérieur de moi. J’ai alors écrit Finde mich, «Trouve-moi».

Dans la continuité du mouvement #MeToo, de nombreuses voix se sont élevées pour demander plus de parité dans l’industrie de la musique, que cela soit sur scène ou dans les coulisses. L’idée de quotas a même parfois été avancée. Un combat qui vous parle?

Une parlementaire européenne a dit un jour qu’elle n’aimait pas les quotas, mais qu’au moins ils fonctionnaient: je suis d’accord. Ce serait mieux qu’on atteigne l’égalité naturellement, mais on attend depuis des siècles… Cela fait bientôt cinquante ans que les femmes ont en Suisse le droit de vote, mais dire qu’on va enfin arriver à l’égalité est pour moi un mensonge. Ou sinon, prouvez-moi le contraire! Le problème, c’est que c’est toujours psychologiquement difficile d’enlever les privilèges à un groupe.

Vous avez dit avoir volontairement été dure, au début de votre carrière, afin de vous imposer. Etait-ce justement dû au fait que vous êtes une femme dans un univers encore majoritairement masculin?

Oui, car le monde de la musique n’est pas différent des autres. Mais pour moi, le féminisme ne veut pas dire que les femmes doivent imiter le style et le comportement des hommes. Longtemps, on a pensé que c’était la solution, on croyait que les filles devaient se battre comme les garçons. Mais c’est faux, car nous avons une autre manière de communiquer. Le plus important est d’insister sur nos différences.

Vous avez enregistré «Halluzinationen» à Londres, dans le mythique studio d’Abbey Road qui a accueilli les Beatles. Un fantasme de musicienne?

Du moment qu’on avait décidé de prendre des risques, et qu’il ne nous fallait que deux jours d’enregistrement, autant aller dans le meilleur studio du monde. On a vraiment ressenti quelque chose, c’était très inspirant. Le studio est comme à l’époque, tout a été conservé, même l’horloge au mur. En composant le disque, j’avais affiché des photos du studio dans mon appartement.

Il s’agit de votre septième album studio en quatorze ans. Malgré de longues tournées, et parfois beaucoup de fatigue, vous tenez un rythme soutenu. Etes-vous une grande travailleuse?

Oui, car je n’ai rien d’autre à faire. Je me dis parfois qu’il faudrait que j’en fasse moins, mais je n’y arrive pas. Travailler est pour moi, je pense, une façon d’exister.

Prix fédéral de musique 2016: Sophie Hunger au firmament de la musique suisse

Avez-vous beaucoup composé durant le confinement ou, à l’instar de certains artistes, avez-vous vu votre inspiration se tarir face à la puissance du réel?

J’ai beaucoup travaillé, au point que j’ai terminé un nouveau disque. C’est un projet réalisé à trois, avec deux autres artistes que j’aime beaucoup, mais je ne peux rien dire de plus pour le moment. Ce projet est né durant le confinement, au moment où on a tous les trois vu nos tournées s’annuler.

Justement, n’est-ce pas difficile de ne pas pouvoir organiser une grande tournée afin d’accompagner la sortie de «Halluzinationen»? C’est un peu comme si ces nouveaux morceaux étaient figés sur un disque et ne pouvaient pas trouver leur chemin vers le public…

Oui, mais il y a aussi une belle ironie: le disque parle d’hallucinations, de l’imaginaire, de choses qui n’existent pas vraiment. Si je pense que je ne vais pas jouer ce disque, qu’il ne va jamais vraiment se réaliser publiquement, c’est alors comme une promesse non tenue, comme si le disque lui-même était une hallucination, qu’il n’allait jamais véritablement trouver la lumière du jour.

Vous allez néanmoins donner un concert un peu spécial dans le cadre du PALP Festival, le 5 septembre dans le val d’Anniviers. La crise sanitaire va-t-elle pousser l’industrie de la musique à se réinventer, à proposer des alternatives et à se diriger vers d’autres formes de performances, avec des publics réduits, dans des cadres plus intimes? Ce qui peut être intéressant…

On peut voir les choses comme cela, mais le problème, c’est que ce n’est pas rentable. C’est comme si je vous demandais si ce ne serait pas plus intime et sincère que vous n’ayez plus de bureau, que vous écriviez à la maison, sans être payé et avec moins de monde pour vous lire… C’est clair que l’idée de faire des concerts dans sa cuisine pour cinq personnes est chouette; mais le problème, c’est qu’il faut payer cette cuisine.


Profil

1983 Le 3 mars, naissance à Berne.

2006 «Sketches on Sea», premier album, enregistré à domicile.

2015 Participe au spectacle «Wiebo», créé par Philippe Decouflé à la Philharmonie de Paris en hommage à David Bowie.

2016 Grand Prix suisse de musique

2020 «Halluzinationen», septième album, enregistré à Abbey Road.


Questionnaire de Proust

Trois mots pour vous définir?

«Tiefe», «Impuls», «Kontrolle»: je suis impulsive, je manque de contrôle.

Ce qui vous énerve?

A chaque que je prends l’avion, je me retrouve au milieu d’une rangée entre deux hommes. Et à chaque fois je dois leur expliquer que j’ai aussi deux bras, et que ce serait cool que j’aie aussi un bout d’accoudoir.

Votre meilleur remède contre un coup de déprime?

Le sucre, dans ses différentes variations.

Une musicienne que vous admirez?

Adrianne Lenker, du groupe Big Thief.

La chanson que vous auriez rêvé d’avoir composée?

«Snow Song», d’Adrianne Lenker.

Un disque de chevet?

«Abysskiss», un album solo d’Adrianne Lenker que j’écoute presque tous les deux jours.

Un livre qui vous inspire?

«Kudos», le dernier volume de «The Outline Trilogy», de Rachel Cusk, une écrivaine canadienne qui vit à Londres. Depuis deux, trois ans, c’est mon écrivaine préférée.

Votre souhait pour 2021?

Ce sera l’année des 50 ans du suffrage féminin, en quelque sorte l’anniversaire de toutes les filles. Il faudra profiter de cette occasion pour préparer l’avenir.