Le rendez-vous avait été fixé plutôt à reculons. Avec le souvenir d'une Sophie Marceau déraillant souvent. Dans ses rôles ou à la télévision, comme une craie sur un tableau noir. Mais voilà, il y a le film, son film, Parlez-moi d'amour, une première réalisation qui va, dès ce mercredi, étonner ses détracteurs. Et révéler une vision, un style, un vrai culot de cinéma, au service d'un scénario mature qu'elle a écrit seule et divisé en trois tiers: la guerre au sein d'un couple, Justine et Richard, rongé par la différence d'âge, la lassitude, les affres de la créativité et de l'alcool (Judith Godrèche et Niels Arestrup); la séparation et le flottement identitaire qui s'ensuit; le retour à soi, chacun de son côté.

Sophie Marceau n'apparaît pas dans son film, mais elle se livre comme jamais, puisant dans sa propre expérience de vie avec le cinéaste Andrzej Zulawski. La différence d'âge (26 ans: elle a 35, lui 61), la séparation (il y a quelques mois, après plus de quinze ans de vie commune, un petit Vincent de 7 ans et quatre films ensemble), tout concorde trop évidemment: Justine et Richard, Sophie et Andrzej, impossible de ne pas y penser.

Rendez-vous, donc, à Paris, dans les locaux de l'agence de Dominique Besnehard, Artmedia. L'arrivée de Sophie Marceau achève de terrasser les préjugés. C'est une vieille copine qui arrive à petites foulées. Comme si – à de rares exceptions près, dont Firelight de William Nicholson (1997) et un bon James Bond (The World is Not Enough, 1999) –, Vic, la Vic des Boum (1980 et 1982), avait simplement sautillé pendant vingt ans dans un champ de navets: un, deux, trois, Fort Saganne, quatre, cinq, six, Belphégor… Et son sourire intact invite à la franchise: la réussite de Parlez-moi d'amour laisse imaginer combien Sophie Marceau a dû ronger son frein sur certains plateaux. «Ben oui, ça explique pourquoi j'étais parfois un petit peu énervée!» D'un éclat de rire, elle efface le souvenir des engueulades en public avec Maurice Pialat (Police, 1985) ou Vera Belmont (Marquise, 1997).

Parlez-moi d'amour marque, dit-elle, son désir de «tourner une page». «Je tends vers un sentiment d'harmonie. Aller vers les gens, entrer enfin en rapport avec ce qui m'entoure.» A commencer par Juliette, la petite née le 15 juin dernier de l'union avec le producteur américain Jim Lemley. Une nouvelle vie qui n'empêche pas ce qu'elle appelle «les petits «gnagnagnagnas» parisiens»: «A Paris, les journalistes ne peuvent pas s'empêcher de faire des remarques biaisées sur le côté autobiographique du film. Oui, je l'ai dit, et c'est même dans le dossier de presse. Et eux: «Ouais, non, mais alors c'est vraiment votre vie?» Ils sont lourds.»

Il y a pourtant de quoi être surpris par la qualité de Parlez-moi d'amour. Par son style toujours en mouvement, certes influencé par Zulawski, mais dans une conjugaison personnelle tendre. Par sa direction d'acteurs, professionnels ou enfants puisque ces derniers sont formidables d'aisance. Par la singularité de sa thématique: le no man's land brumeux qui suit immédiatement une séparation. Pour y parvenir, petit budget, agenda serré, Sophie Marceau s'est rappelée d'elle enfant. «Je me suis revue jouant dans le jardin. Avec un bout de bâton et un bout de toile, je pouvais réinventer le bateau de Christophe Colomb. Le cinéma, c'est tout simplement ça. On peut tout faire.»

L'envie de recommencer la dévore déjà («je touche du bois»), mais elle craint que l'insouciance du premier film ne soit émoussée. «J'ai déjeuné avec Luc Besson il y a quelque temps. Il me dit: «Tu vas réaliser ton premier film?» Je lui réponds oui. Il me demande: «T'as pas la trouille?» Moi: «Non, pas encore, mais si tu continues…» Et il murmure: «Moi, je suis bouffé de trouille à l'idée de refaire un film parce que je connais tellement, aujourd'hui, les possibilités du cinéma que je ne sais plus décider.» C'est comme l'histoire de l'âne qui a très très faim. On lui donne du maïs, de l'orge, du blé, etc. et il crève de faim parce qu'il ne sait pas quoi choisir.»

Elle sourit. Dans le vague. Repense à la réaction de ses proches devant Parlez-moi d'amour: «Eux aussi ont été surpris que je sois capable de faire quelque chose de simple. Ils passent leur temps à me dire «toi, tu es tellement simple» et soudain, voyant mon film, ils font les étonnés. Je pense qu'ils ne sont pas clairs avec moi: ils pensent ceci et son contraire.» Simple, Sophie Marceau? Oui. Comme la belle évidence de son film. Comme le voyage vers l'apaisement et le silence qu'elle a su mettre en scène. Simple comme bonjour. Et comme au revoir. On était venu à reculons. On repart à reculons, séduit et retenu par une poignée de main ferme: «Vous allez prendre le métro?», demande-t-elle. «Il paraît qu'il est sublime, aujourd'hui… Je le prenais pour aller à l'école, quand j'avais 11 ou 12 ans… Il paraît qu'il est devenu magnifique, propre… Un jour, j'irai le reprendre.»

Parlez-moi d'amour, de Sophie Marceau (France 2002).