La troisième tentative aura été la bonne. Après deux refus, Sophie Marceau a finalement accepté une proposition de François Ozon. Si on ne saura rien des films qu’ils auraient pu faire ensemble, et là n’est pas l’essentiel, cette première collaboration offre à la comédienne un de ses rôles les plus marquants, loin des comédies insipides dans lesquelles elle a parfois pu tourner. Adapté du récit autobiographique éponyme d’Emmanuèle Bernheim, Tout s’est bien passé raconte l’histoire dure et poignante d’une fille confrontée à la décision de son père de mourir.

Diminué par un AVC, le marchand d’art André Bernheim a un jour demandé à Emmanuèle de l’aider «à en finir». D’abord horrifiée et réticente, l’écrivaine et scénariste, qui a notamment cosigné plusieurs films avec François Ozon, finira par se résoudre à contacter une association suisse œuvrant pour le droit de mourir dans la dignité. «On ne peut rien refuser à mon père», résumera-t-elle sobrement. «Au départ, j’avoue que quand François m’a parlé du sujet, je n’étais pas particulièrement emballée. Mais finalement, la lecture du livre m’a convaincue», expose Sophie Marceau, rencontrée en juillet dernier lors d’un Festival de Cannes exceptionnellement estival.

Rendez-vous avec la mort

La Parisienne loue la drôlerie de l’écriture d’Emmanuèle Bernheim, décédée en 2017 et qu’elle n’a jamais rencontrée, la dimension cinématographique d’une histoire riche en sentiments et remise en question, avec des souvenirs familiaux qui remontent soudainement à la surface. «Les drames humains, c’est la base de notre métier, j’aime ça. En plus, je ne me voyais pas refuser un troisième film à François…» Face à elle, André Dussollier est impressionnant dans le rôle de ce père diminué mais entêté dans sa volonté de choisir le moment de son départ.

Rencontre avec François Ozon: «Faire des films est un moyen d’échapper à la mort»

«C’est un personnage hors du commun, un esprit libre qui se fout éperdument du trouble que sa décision peut générer, analyse l’actrice. Car généralement, on ne parle pas de ce genre de chose en famille. Lui, il évoque sa mort comme un rendez-vous professionnel, il est très déstabilisant. Et au final, ses deux filles vont se retrouver comme des criminelles puisque l’aide au suicide est interdite. Avec cette histoire, on se rend finalement compte à quel point la mort est un grand moment de la vie. C’est une mise à l’épreuve par rapport à ça, ça nous pousse à réfléchir à notre propre mort.»

«Aller voir dans tous les recoins»

Lorsqu’on parle psychologie des personnages à Sophie Marceau, elle répond en citant Fabrice Lucchini: «Il n’y a que la psychologie!» Pour elle, il est nécessaire d'«aller voir dans tous les recoins», de comprendre d’où vient un personnage, ce qui le motive, qu’il soit réel ou non, avant de pouvoir ensuite se détacher de toutes les informations qui ont été accumulées. «Cela reste dans les gènes du film, c’est imprégné, dit-elle. Il y a des films où on ne raconte rien, on n’explique rien, parce que toutes ces étapes qui fabriquent le corps génétique du film ont été oubliées… Bon là, en même temps, on est dans un film réaliste, je ne vous parle pas de jouer Catwoman… Quoique, là aussi il y a des sentiments!»

François Ozon l’avoue ouvertement, son désir de travailler avec Sophie Marceau trouve son origine dans sa découverte adolescente de La Boum, le film culte d’une génération. «On a à peu près le même âge, et en plus le film se déroule dans l’école où j’étudiais, dit-il. J’ai toujours eu cette impression de grandir en même temps que Sophie, comme si j’avais un lien émotionnel avec elle. Cette fois, j’avais vraiment la certitude que le film allait l’intéresser. Et comme elle a accepté dès qu’elle a lu le livre, j’ai pu démarrer le processus d’écriture en sachant que ce serait elle.»

Le pouvoir du cinéma

Malgré son sujet, Tout s’est bien passé est un film sensible, tout en retenue, laissant même parfois la place à une certaine forme de légèreté. Pour l’actrice, il est à l’image du cinéaste: «François n’est pas dans le pathos, il est pudique, n’étale pas ses sentiments. Mais il s’intéresse beaucoup aux êtres humains, il est même un peu voyeur, il veut comprendre. C’est formidable de tourner avec lui, car vous avez vraiment quelqu’un qui vous regarde, qui est avec vous; il ne se livre pas, mais il vous scanne, c’est un vrai metteur en scène.» Ce qu’elle a aimé, aussi, c’est la fidélité au texte d’Emmanuèle Bernheim, à une écriture «qui est à l’os, où il n’y a pas de gras».

Une autre interview de Sophie Marceau: «La musique grandit les mots»

Si, à bientôt 55 ans, elle se dit animée par le même irrépressible plaisir du jeu, Sophie Marceau admet volontiers que le cinéma peut être émotionnellement intense. «On vit beaucoup de choses en deux mois. La vie, c’est quand même bien plus cool, il y a des moments où on est tranquille, alors que dans les films il n’y a que des drames… Sinon il n’y aurait pas de films!» Incarner «un autre destin, une autre vie» n’est pas quelque chose d’anodin, poursuit-elle. «Mais c’est ça qui m’intéresse, c’est ce que j’aime dans ce métier: fabriquer une personne humaine, ce qui dans certaines croyances pourrait être considéré comme un sacrilège. Comment se permet-on de faire vivre quelqu’un qui n’existe pas? C’est ce que racontait Michel Bouquet dans un de ses cours au Conservatoire: le cinéma a un pouvoir extraordinaire.»