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L'artiste vaudois David Deppierraz et sa bande signent un spectacle grand public fantastique marqué par des scènes de bataille réglées par le chorégraphe Darren Ross et par Jan Fantys, maître d'armes chevronné.  
© JEAN-CHRISTOPHE BOTT/Keystone

Spectacle 

Sorcellerie en plein ciel à Echallens

Scénographe et architecte de formation, le Vaudois David Deppierraz et trois amis signent «Solstices», fresque lyrique et pyrotechnique qui célèbre avec panache la Fête du blé et du pain. Quelque 5000 spectateurs sont attendus chaque soir

Ils ont même éclipsé la lune. C’est dire le prodige à Echallens, dans ce théâtre qui drague ouvertement Séléné la lunaire, où la Fête du blé et du pain trouve son expression la plus féerique. David Deppierraz, cet architecte vaudois qui a la passion des machines à fictions, les comédiennes Stefania Pinnelli et Yasmine Saegesser et l’acteur Denis Correvon peuvent exulter, et 4000 spectateurs avec eux, dans la tribune dressée pour l’occasion.

Leur Solstices, rêvé et tramé à quatre, est un bonheur de spectacle rassembleur, une prouesse technique qui mobilise tout un peuple, quelque 350 acteurs et figurants, 200 choristes sous la baguette inspirante de Dominique Tille, ainsi que les musiciens de la Lyre d’Echallens. Et puis, dans l’ombre, autour des deux grues turquoise qui balaient une scène vaste comme un terrain de football, un bataillon de mains règle une mécanique a priori sans faille.

La pâte aurait pu être triste pourtant. La Fête du blé et du pain, qui rameute les foules tous les dix ans depuis sa naissance en 1978 – à l’origine, il était prévu qu’elle scande les mémoires tous les vingt ans – est un piège: le folklore peut tourner à l’aigre, le pain si souvent béni inspirer une fadaise. David Deppierraz, diplômé de l’EPFL et scénographe chevronné, sa compagne Stefania Pinnelli, Yasmine Saegesser et Denis Correvon – un couple à la ville, lui aussi – ont imaginé un scénario élémentaire, une fable initiatique, idéale pour les mille et un tours prévus, autant de diableries.

Les Rondze-Mulets sucés jusqu’au sang

Solstices, c’est donc d’abord le décor d’un rêve. La ligne du Jura mordue par le crépuscule en toile de fond. Un croissant de lune entre deux nuages acier, comme dans un tableau romantique de Caspar David Friedrich. Sur scène, un village stylisé, flanqué de deux grues dont les bras permettront un ballet aérien. A main gauche, sur un gradin ventripotent, la Lyre d’Echallens dirigée par Marco Forlani et les choristes. Leurs voix montent en lave tandis que, sur scène, des villageois en pagaille déplorent la fin d’un pacte passé jadis avec la nature. La famine s’invite en faucheuse. Un roitelet et ses phalanges promettent de sucer le sang des Rondze-Mulets – surnom des habitants d’Echallens.

Le diable ricane. Ha ha… Mais voici qu’une Alice endormie se réveille dans un cri. Elle vient de cauchemarder. Son grand-père va débobiner alors le fil d’un conte consolateur, qui renferme un secret. Sur le lit du songe, ils planent à 15 mètres du sol et assistent au début de l’aventure. Face à la panique du village, Aurore (Stefania Pinnelli), petite sorcière tonique, Lanceline l’ingénieuse (Yasmine Saegesser) et Baral le fier-à-bras (Denis Correvon) décident de conjurer la malédiction. Vite, une séance d’exorcisme! Un trésor à dégotter! Une épopée pour terrasser Satan.

Pantins colossaux

Sur le chemin, ils affrontent un troll, marionnette splendide à la barbe biblique, et son essaim de gnomes jaunes. Puis ils s’envolent à bord d’une montgolfière, poursuivis par les sarcasmes d’un génie maléfique. Puis ils tombent des nues pour toiser une fabuleuse nymphe à la robe cathédralesque, au buste de petite reine vénéneuse. Solstices est le livre des embuscades. Il emprunte à tous les genres, la fanfare, la comédie musicale, la parade de carnaval. Il jouit des airs et s’encanaille en batailles rangées sur terre. Les acteurs amateurs – cinq professionnels seulement, dont deux chanteurs – tiennent le cap. Leur metteur en scène, Michel Toman, a su les armer pour la fiction.

Pour que cette charge soit fantastique, il a fallu trois ans de travail, souligne David Deppierraz. Au printemps 2016, il participe avec ses trois amis au concours organisé par le comité de la Fête du blé et du pain. Le quatuor est sélectionné pour la finale en juin. Devant le jury présidé par Eric Vigié, directeur de l’Opéra de Lausanne, ils déroulent le spectacle à la virgule près. Ils ont des atouts dans leurs manches, la présence à leurs côtés de Daniel Perrin par exemple, qui cosigne la musique avec Lee Maddeford.

Au mois de septembre passé, à la première répétition, le spectacle existe donc, en images de synthèse. Un story-board comme on dit, une bible. Chaque week-end, des dizaines de volontaires de tous âges se retrouvent dans une salle de gymnastique pour répéter sans décor les grandes manœuvres de l’été. «Ils étaient placés dans des groupes en fonction de leurs rôles, explique David Deppierraz. Fin juin, nous avons pris possession du parking de Court-Champ. Vous pouvez imaginer le choc, un changement d’échelle complet qui a nécessité des jours et des nuits de réglage.»

Un budget modeste de 1 million

Ces jours encore, l’architecte a les doigts qui brûlent, obsédé par le détail de la mécanique. «Notre but était qu’une région rencontre une histoire. Nous voulions montrer que nous étions capables de faire un grand spectacle comme on en voit chez nos voisins. Notre budget était de 1 million de francs, ce qui peut paraître dérisoire quand on sait qu’une production théâtrale ordinaire avec cinq ou six comédiens, c’est 300 000 francs. Avec cette somme, nous ne pouvions pas faire mieux.»

Faire voler un dragon, telle était la chimère de David Deppierraz. «La première chose que j’ai dite à l’équipe quand nous avons postulé au printemps 2016, c’est que je voulais un vol de dragon, tout le reste était nébuleux.» Dans la cabine de régie, il veille à l’étincelle de son épopée pyrotechnique. Un couac et il saura rebondir. Sous ses yeux, un dragon plane et un soleil de théâtre éclipse Séléné, cette intermittente des cieux soudain aux abonnés absents. Certains soirs, même les astres jouent le jeu.


Solstices, Echallens, place de Court-Champ, jusqu’au 26 août.


Du pain et des jeux en chiffres

350: le nombre d’acteurs et figurants

200: le nombre de choristes

40 000: les billets à disposition

27 000: les places déjà vendues mercredi

1 000 000: le budget du spectacle, en francs

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