Cinéma

«Sorry We Missed You»: debout, les damnés de l’e-économie

Ken Loach dénonce l’ubérisation du travail et ses répercussions sociales

Dans I, Daniel Blake, Palme d’or à Cannes en 2016, Ken Loach s’attachait aux pas d’un chômeur perdu dans un dédale administratif kafkaïen et infantilisant. A 83 ans, le vétéran du cinéma anglais poursuit la lutte avec Sorry We Missed You, qui dénonce les nouvelles techniques d’asservissement du travailleur.

A Newcastle, la ville de Daniel Blake, Rick, ouvrier dans le bâtiment, tire le diable par la queue. L’occasion de s’en sortir financièrement se présente avec PDF, une société de livraison à domicile où chacun est son propre patron et libre de gagner plus en travaillant plus. Avec des horaires de 14 heures quotidiennes, six jours par semaine se précise l’espoir de devenir propriétaire et de payer les études des enfants. Mais il n’y a pas d’assurance, absences et arrêts maladie sont mis à l’amende. Un jour de congé coûte 100 livres sterling… PDF est une mine d’or pour ses dirigeants et les actionnaires, un enfer pour les coursiers: leur vie est impitoyablement soumise aux signaux du bipeur, à des horaires que contrecarrent les bouchons routiers, les destinataires absents, voire les chiens méchants… Agressé et dépouillé par trois voyous, Rick doit payer de sa poche le bipeur brisé pendant l’échauffourée.

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Abby, la femme de Rick, travaille dans une agence privée comme aide à domicile pour personnes âgées. Ayant vendu sa voiture pour que son mari puisse acquérir sa camionnette professionnelle, elle est dépendante des horaires de bus et non habilitée à opposer la raison du cœur (grand-mère en détresse) à celle du profit. Toujours sur la route, toujours stressés, Rick et Abby ne sont plus disponibles pour leurs enfants.

Nouveau chapitre d’une longue chronique de l’effondrement moral et financier des classes laborieuses, Sorry We Missed You décortique la précarisation assistée par électronique et la disruption de la cellule familiale. Comme toujours, le cinéma de Ken Loach est tiré au cordeau. Pas une once de gras, pas la moindre concession au pathos, juste l’homme nu regardé à hauteur d’homme, juste le spectacle bouleversant du courage et de la dignité bafoués.


Sorry We Missed You, de Ken Loach (Grande-Bretagne, 2019), avec Kris Hitchen, Debbie Honeywood, Rhys Stone, 1h40.

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