Futur antérieur

Le sort des Rohingyas dans l’œil de George Orwell

«Tout se passe comme si la vérité devenait mensonge dès qu’elle sort de la bouche de votre ennemi». Cette observation de l’auteur de «1984» ouvre la réflexion sur l’attitude d’Aung San Suu Kyi

Quand on parle des Rohingyas, la cause semble entendue. Qui, a priori, mettrait en doute la gravité du péril qui pèse sur la petite minorité musulmane de Birmanie? Et pourtant. Que sait-on de ce qui se passe exactement sur place?

La question est glissante. Vu d’ici, les choses sont claires, mais si l’on se rapproche un peu, cela se gâte: les réseaux sociaux pullulent de rumeurs contradictoires, appuyées sur des vidéos douteuses, qu’elles dénoncent de soi-disant massacres ou qu’elles nourrissent au contraire la propagande de la junte birmane. Rien de plus normal dans une guerre, après tout. Sauf qu’aujourd’hui, cette lointaine affaire prend des proportions planétaires, au point que la crise humanitaire se double d’un véritable événement médiatique, aux contours beaucoup plus troubles.

Otages

De part et d’autre, les Rohingyas sont pris en otage par des perspectives étrangères à leur drame. Il y a d’abord cette vaste campagne de solidarité islamique qui veut montrer que la violence terroriste est partout, y compris chez les bouddhistes. Elle a pour conséquence de «communautariser» les victimes, à une époque où les causes humanitaires devraient être l’objectif universel par excellence. Faudra-t-il défendre les Rohingyas parce qu’ils sont musulmans, ou préférera-t-on les ignorer pour cela? Mais qui pourra nier que l’engagement des pays coreligionnaires, même intéressé, a au moins le mérite de réveiller les consciences, alors que certains défenseurs traditionnels des droits humains préfèrent regarder ailleurs, afin de ne pas froisser des partenaires stratégiques?

Le malaise des Occidentaux se cristallise autour de la statue déboulonnée d’Aung San Suu Kyi. Le Nobel de la paix est passé d’un seul coup du statut de symbole de la bonne conscience à celui de bouc émissaire commode du bégaiement des droits de l’homme.

Essais, articles, lettres, vol. II (1940-1943)

Evénement médiatique, disions-nous un peu plus haut. Est-il sans précédent? Dans ses Réflexions sur la guerre d’Espagne (1942), George Orwell estime que l’instrumentalisation des victimes est le phénomène capital à retenir du conflit ibérique. Les divisions politiques de l’opinion européenne ont confisqué les regards. Les critères qu’elle s’est donnés pour comprendre son époque l’obligent en quelque sorte à se mentir. On croit aux crimes commis par l’autre camp, beaucoup moins à ceux du sien.

«Tout se passe comme si la vérité devenait mensonge dès qu’elle sort de la bouche de votre ennemi.» Orwell y perçoit une tendance lourde qui menace l’avenir. Il craint l’avènement d’un monde où la vérité objective serait effacée au profit des discours et des jeux de puissance. On croit en général que ce genre de prophétie est réservé à l’univers totalitaire de 1984 (1949). Elle dérive en réalité de l’observation du désarroi où la guerre d’Espagne a jeté élites et opinions européennes.

Fake news

Il s’agit donc d’une forme de totalitarisme face auquel les sociétés libérales sont éminemment vulnérables. Orwell lui assigne deux causes: «L’action hypnotique de la presse et de la radio» pour la masse, «la sécurité matérielle» pour les faiseurs d’opinion. L’avenir ne lui donnera tort qu’en partie. La vérité informative a résisté avec la refondation des sociétés démocratiques. Mais elle n’en a pas moins continué à souffrir ponctuellement.

Le monde d’aujourd’hui, avec ses fake news, aurait de quoi ressusciter à nouveaux frais les inquiétudes d’Orwell. Elles viennent nous rappeler que l’exigence de vérité est inséparable de la bonne santé des démocraties. On pourrait ajouter qu’elle sera sans doute aussi l’enjeu central de la coexistence globale.


Citation tirée de George Orwell, «Essais, articles, lettres, vol. II» (1940-1943), trad. A. Krief, M. Pétris et J. Semprun, Ed. Ivrea & Encyclopédie des Nuisances

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