Critique: Daniil Trifonov en récital à l’Auditorium de Lyon

Sortilèges de la virtuosité lisztienne

Une salve d’applaudissements. Daniil Trifonov vient de jouer les 12 Etudes d’exécution transcendante de Liszt. Il a l’air visiblement éprouvé par l’effort. Le visage perlant de sueur, le jeune pianiste russe sourit aux spectateurs qui lui expriment leur joie en lançant des roses à ses pieds.

C’était vendredi soir, à l’Auditorium de Lyon. A 23 ans, Daniil Trifonov se hisse parmi les pianistes les plus prometteurs de sa génération. Son art résume l’essence du piano romantique russe, avec ses élans, ses fulgurances, réclamant une endurance digne d’un sportif d’élite. Son récital (filmé par les caméras de la chaîne Mezzo) était d’autant plus attendu que celui-ci alignait la dernière Sonate Opus 111 de Beethoven et les 12 Etudes d’exécution transcendante de Liszt.

Daniil Trifonov a l’air presque incomplet sans son piano. Une fois assis au clavier, son visage s’illumine, tout son être prend vie. Sa technique ensorcelante ne ressemble à nulle autre. Souvent, il a le dos voûté et les épaules arquées au-dessus de l’instrument, comme pour en tirer des sonorités magiques. Ses doigts longs et effilés lui permettent de dompter les pires obstacles (de très rares écarts chez Liszt), conjuguant agilité et lyrisme.

Certes, tout n’est pas parfait. Son toucher accuse des duretés au début de la Fantaisie et fugue en sol mineur BWV 542 de Bach transcrite pour le piano par Liszt – la première œuvre inscrite au programme. Les accords sont massifs et péremptoires, sans toute la rondeur qu’on pourrait y souhaiter. Mais bien vite, le discours s’anime et s’assouplit. Trifonov joue la fugue en détachant les notes à la manière d’un Glenn Gould – mais tout en gardant une grande souplesse dans les lignes. Les idées s’enchaînent dans un flot continu, avec une magnifique lisibilité du contrepoint.

La Sonate Opus 111 de Beethoven impressionne par sa puissance rhétorique. Dans le premier mouvement, le geste se veut épique, porté par une fièvre digne d’un Richter. Les traits sont acérés, sans concession, contrastant avec d’autres épisodes plus aériens (la fin du mouvement merveilleusement fantomatique). Le pianiste entonne alors l’«Arietta» – considérée comme l’une des pages les plus spirituelles de Beethoven – dans une couleur extrêmement intimiste et spacieuse à la fois. La mélodie semble suspendue sur des basses amples et ouatées. Trifonov veille à maintenir la tension sur la durée. Il obtient des couleurs extraordinaires dans les nuances pianissimo – aux confins du silence – puis amplifie le discours, avec un rubato assez libre, jusqu’aux ultimes trilles d’une texture cristalline. La dimension métaphysique de l’œuvre ressort dans cette interprétation à la fois très construite et sensible.

Puis vient le cycle des 12 Etudes d’exécution transcendante . Daniil Trifonov y ose des tempi vertigineux, comme dans la «2e Etude en la mineur», «Mazeppa» (splendide!) ou «Feux follets» (des traits fugaces et électriques). Les Etudes les plus lentes sont abordées avec toute la délicatesse requise. «Paysage» évoque un tableau aux couleurs pastel. «Ricordanza» envoûte par son ornementation raffinée, tandis qu’«Harmonies du soir» regorge de poésie. Le pianiste termine le cycle avec un «Chasse-Neige» haletant, plus rageur que mélancolique. Il joue encore Reflets dans l’eau de Debussy et la «Gavotte» de la 3e Partita pour violon seul de Bach transcrite par Rachmaninov. On y admire une musicalité qui est le fruit d’une âme juvénile et mature à la fois.