Critique: «Je suis le vent», à l’Arsenic, à Lausanne

Souffle coupé dans les brumes du Nord

L’écriture du Norvégien Jon Fosse est un matériau théâtral d’une rare difficulté. Extrêmement épurée, minimaliste, cette écriture est état plus qu’action, questions plus que réponses. Elle cumule hésitations et répétitions. Plus délicat encore, Jon Fosse interrompt sans cesse ses dialogues, indiquant «silence» et «silence assez bref», ou encore «bref silence» – notez la nuance! – à des moments où le mouvement naturel appellerait un flux. Un exemple? Un passage de Je suis le vent, à voir ces jours à l’Arsenic, à Lausanne: «Mais tu/(silence assez bref)/oui tu ne veux pas me dire/(silence assez bref)/ oui pourquoi tu trouves ça bien/pourquoi ça te plaît/d’être/(silence assez bref)/ oui en mer.»

Rien de naturaliste, donc, dans cette écriture sans ponctuation, tout en césures. Mais une tentative poignante de dire l’impossibilité de parler de soi en totale cohérence et la plus grande impossibilité encore de se faire tout à fait comprendre de l’autre.

Je suis le vent, pièce de 2005 traduite chez L’Arche en 2010, est un condensé de toutes ces difficultés. Deux personnages, L’Un et L’Autre, sont sur un bateau, la mer se soulève et L’Un tombe à l’eau. Mais y a-t-il vraiment deux personnages? Ou s’agit-il d’un seul individu qui soliloque et se perd? Que signifie la mer? Représente-t-elle un abysse, élément effrayant, ou, au contraire, un refuge, espace réconfortant?

On comprend que ce matériau, à la fois ouvert dans l’interprétation mais très fermé dans la notation, ait intéressé en France des metteurs en scène à l’oreille musicienne, tels Claude Régy et Patrice Chéreau. Ces deux orfèvres du verbe ont trouvé la souplesse et la continuité de ces partitions toujours freinées.

A l’Arsenic, Guillaume Béguin a plus de peine. Visuellement, l’objectif est atteint. La mer, élément liquide, est ici volatile, fumée au sol. Tandis que la lumière, abstraite par essence, devient plaque, écran. Cette inversion imaginée par Sylvie Kleiber raconte parfaitement l’éternel remaniement.

En revanche, le jeu blanc demandé à Jean-François Michelet (L’Un) et Matteo Zimmermann (L’Autre) assèche un propos déjà haché. Jeudi dernier, soir de première, le souffle se tarissait entre chaque réplique et l’échange, pensé comme fondamental, devenait trivial. Sur les traces de Claude Régy, Guillaume Béguin a sans doute souhaité investir chaque mot d’une énergie cruciale. Mais, pour le moment, le résultat n’a ni cette urgence, ni cette densité. Et vire à l’exercice de style quand il devrait frapper. Cela dit, les comédiens peuvent encore trouver chair, sang et vent dans cette traversée. Et s’animer.

Je suis le vent, jusqu’au 19 janv., Arsenic, Lausanne, 021 625 11 36, www.arsenic.ch. Du 23 janv. au 2 fév., Théâtre du Loup, Genève, 022 301 31 00, www.theatreduloup.ch