E. L. Doctorow. Cité de Dieu. Trad. de Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso. Points/Seuil, 350 p.

E. L. Doctorow. La Marche. Mêmes traducteurs. L'Olivier, 384 p.

De livre en livre, Doctorow épouse le corps de l'Amérique pour la mettre en scène dans ses grandes largeurs. Comme Philip Roth, il en a fait un personnage de roman: sous sa plume, les récits les plus anecdotiques se coulent tous dans le creuset de l'Histoire majuscule. Cette Histoire-là, l'échassier Doctorow la survole de très haut, de l'époque du western à celle de la prohibition, de la grande dépression à la Guerre froide - elle lui a inspiré Le Livre de Daniel, éblouissante reconstitution de l'affaire Rosenberg. Quant au modèle de Doctorow, c'est un autre sismographe de l'Amérique - John Dos Passos. Il y ajoute un zeste de Brecht, car il aime se distancer de ses propres scénarios et les déconstruire pour en dévoiler le mécanisme.

Héritier de la littérature de protestation d'avant-guerre, Doctorow a grandi dans le Bronx des années 1930 et beaucoup de ses livres revisitent ce microcosme qui, pour lui, est le miroir de son pays tout entier. C'est là, dans un Bronx survolté et repeint aux couleurs d'une série noire, que se situent les deux romans les plus célèbres de Doctorow, Billy Bathgate (tribulations d'un jeune gavroche qui cherche sa rédemption chez les mafieux) et surtout l'incontournable Ragtime. Publiée aux Etats-Unis en 1975, adaptée au cinéma par Milos Forman, cette fresque fait sauter les vernis de la démocratie américaine, au rythme du jazz, pour raconter comment un obscur musicien choisit le camp des gangsters afin de chaparder sa part de rêve dans le New York du début du XXe siècle, tandis que des personnages bien réels sortent du trou du souffleur - ils s'appellent Freud, Jung, François-Ferdinand, Emma Goldman, et, tous, montent sur la scène d'un roman qui ressemble à un remake de Manhattan Transfer.

Coup double, cet automne, pour Doctorow. En poche, dans la collection Points/Seuil, voici d'abord Cité de Dieu, savoureux cocktail de théologie et de polar. Nous sommes encore à New York, au moment où la croix d'une église de l'East Village disparaît mystérieusement pour atterrir au sommet d'une synagogue... A partir de ce fait divers, Doctorow brode une méditation sur le divin à l'usage d'une société qui ne croit plus au ciel. Avec, dans le rôle des témoins, d'autres célébrités nommées Einstein, Sinatra ou Wittgenstein.

La Marche élargit la focale. C'est un roman historique puissant, lyrique, jazzé comme du Toni Morrison et chevillé aux paysages du deep south comme du Faulkner. Nous sommes entre la Géorgie et la Caroline, à la fin de la guerre de Sécession. Bruit, fureur, poussière, les soixante mille hommes du général nordiste William Sherman déferlent au pas de charge vers le sud, entraînant dans leur sillage une horde d'esclaves noirs désormais libérés - une véritable cour des miracles, sous la plume très cinématographique de Doctorow.

Cette armée, il la dépeint comme un gigantesque golem livré à la chorégraphie dévorante d'une guerre impitoyable. «Imaginons un grand corps segmenté, écrit-il, une créature de trente kilomètres de long qui se déplace en se contractant et en se dilatant au rythme de vingt à vingt-cinq kilomètres par jour.» Cet «être tubulaire» lance ses tentacules sur les routes, trace son sillon sanglant dans la chair des campagnes, déploie des antennes qui sont autant de cavaliers, avale et détruit tout sur son passage. D'escarmouches en canonnades, de viols en pendaisons, la «longue marche» fait éclater les villes du sud comme des grenades et leur écrin de torpeur devient un brasier jonché de cadavres, tandis que la vieille Amérique se fissure sous les coups de boutoir de l'Histoire.

Tour à tour reporter et ethnographe de l'horreur, Doctorow déroule sa pelote avec, au cœur de la mêlée, une adolescente de 15 ans, Pearl, «une négresse blanche» qui se fait passer pour un garçon et sert de tambour au général Sherman: l'innocence de cette gamine contraste étrangement avec la sauvagerie de la guerre. Et c'est elle, la lumineuse Pearl, qui est sans doute la clé de cette épopée des ténèbres que le vent emporte au diable. Comme du Margaret Mitchell rejoué par des personnages céliniens. Quel souffle!