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Le souffle puissant de l’étrangeté à Berne

Au Kunstmuseum, Cinq jeunes artistes saluent l’œuvre de Meret Oppenheim. L’exposition atteste la vitalité du surréalisme en Suisse

Artiste et poète, poétesse de l’art, Meret Oppenheim est trop souvent renvoyée au Déjeuner en fourrure qui a assuré sa gloire alors qu’elle n’avait que 23 ans. On rappelle parfois qu’elle a servi de modèle pour de superbes photographies de Man Ray, telle cette image où elle apparaît derrière la roue d’une presse, maculée d’encre… Devançant les festivités qui célébreront en 2013 le centenaire de la naissance de l’artiste, la commissaire d’exposition Kathleen Bühler a décidé de tester les idées surréalistes auprès de figures de la nouvelle génération en Suisse. Des idées qui, en ce qui concerne Meret Oppenheim, se résument à un mot: la liberté.

Cinq plasticiens actuels ont donc été invités à dialoguer avec leur devancière. Née à Berlin, Meret a passé sa jeunesse en Suisse et séjourné à Paris dans le cercle surréaliste; revenue à Bâle, puis à Berne, elle a connu une longue crise créatrice. Par la suite elle a participé à la Documenta 7 de Kassel et imaginé pour la ville de Berne une fontaine. Non loin du Kunstmuseum, celle-ci s’est si bien intégrée à la cité qu’on oublie qu’elle a suscité la controverse au moment de son édification. Femme indépendante, artiste pleine de ressources, Meret Oppenheim est morte en 1985.

Ils la connaissaient, bien sûr, sans se réclamer de son héritage: Maya Bringolf, Vidya Gastaldon, Tatjana Gerhard, Elisabeth Llach et Francisco Sierra ont accepté la confrontation. L’opération se résout, pour le public, en une visite merveilleuse et plutôt inattendue. Les artistes occupent chacun une salle et les œuvres de Meret sont intégrées à ces présentations monographiques, fil rouge de la manifestation. Des installations ont été créées, et les pièces signées MO choisies par les artistes parmi le fonds du musée. C’est ainsi que de petits tableaux habités de reflets de lune et de clins d’œil (par exemple cet hommage intitulé Une Princesse pour Adolf Wölfli, daté de 1974) se marient avec les peintures de Vidya Gastaldon. La même artiste, aux images douces et joyeuses, parfois cruelles et inquiétantes, anime la nature de sourires (le fameux smiley jaune) et de créatures surnaturelles, et propose un service à thé «vivant» digne d’Alice au Pays des merveilles…

C’est ensuite au tour de Francisco Sierra, seul artiste masculin de l’exposition, de saluer le talent de Meret, qui a été une autodidacte comme il l’est aussi. L’artiste d’origine chilienne interprète, en grand, le bracelet de fourrure qui a précédé le Déjeuner (dont Meret Oppenheim a donné d’ironiques versions «souvenir»), il lui adjoint quelques peintures et collages, telle cette version de L’Ennui (1937/38), et ses œuvres propres, comme cette trilogie des vers (Würmli) qui touche au blasphème. Les deux petites salles conçues par Elisabeth Llach sont sans doute les plus convaincantes. De part et d’autre de la grande salle occupée par Maya Bringolf, où une créature de métal, entre la baleine, le paquebot et l’orgue d’église, souffle des sons, et où sont accrochés des «cadavres exquis» composés par Meret et ses amis, elles offrent deux plateaux de théâtre, de jour et de nuit.

Dans le petit théâtre de nuit, bas de plafond à l’instar de la chambre de Meret Oppenheim dans la maison familiale, au Tessin, le spectateur mué en voyeur assiste, à travers les fentes ménagées dans des caissons de bois, aux scènes «hystériques» imaginées par Elisabeth, dessinatrice de l’insolite, et aux jeux de Meret sur le thème du lit (donc du rêve, figuré par les assiettes peintes par la plus jeune), du corps féminin et du couteau masculin. A l’opposé, une autre salle baignée de lumière orangée figure l’aube. Des Vagues délicatement ciselées par Elisabeth Llach y charrient de multiples références et personnages. La curatrice raconte la visite de la maison tessinoise qu’elle a effectuée avec les cinq artistes, étrange voyage pour une étrange exposition.

La dernière salle accueille les visions picturales de Tatjana Ger­hard, qui enfouit la violence au sein de la mollesse, affiche un rire de clown sur le visage d’un enfant triste et, aux gants inventés par Meret, qui exhibent l’intérieur des mains (les veines, porteuses de vie), oppose des gants blancs obscènes et parodiques, voire sardoniques. Mais il serait injuste de clore sur une note grinçante ce parcours féerique et dépaysant: on s’arrêtera donc, en conclusion, auprès de L’Oreille de Giacometti, que Meret Oppenheim a amoureusement moulée dans le bronze, en insistant sur le rôle du secret…

Kunstmuseum (Hodlerstrasse 8-12, Berne, tél. 031/328 09 44). Ma 10-21h, me-di 10-17h. Jusqu’au 10 février.

Des «Vagues» ciselées par Elisabeth Llach y charrient de multiples références

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