Genre: Philosophie
Qui ? Boris Cyrulnik, Elisabeth de Fontenay, Peter Singer
Titre: Les animaux ont aussi des droits
Chez qui ? Seuil, 280 p.

La cause animale commence dans notre assiette. Car les animaux, nous les mangeons, et plus encore: nous les élevons pour les manger, et ce à une échelle industrielle, leur imposant de la sorte une vie de souffrances dépourvue de tout horizon. Ces dernières années, de nombreux philosophes ont élevé la voix pour dénoncer cette maltraitance devenue pour nous un mode de vie, maltraitance dont nous avons vaguement conscience mais que nous occultons à chaque coup de fourchette.

Caprices gastronomiques

Dans Les Animaux ont aussi des droits, ce sont trois penseurs qui, au cours de trois entretiens approfondis d’une centaine de pages chacun, nous livrent successivement leurs convictions sur la cause animale: le philosophe australien Peter Singer, la philosophe française Elisabeth de Fontenay, et l’éthologue et psychiatre Boris Cyrulnik. L’intérêt d’avoir rassemblé ces trois auteurs en un unique volume est de montrer que sous un même engagement pour la cause animale se cachent des approches et des manières de penser fort différentes, parfois contradictoires dans leurs fondements, mais convergentes dans leur combat. Dans tous les cas, on ressort de cette lecture avec une conviction qui tend à s’imposer comme une évidence: nos caprices gastronomiques mis à part, il n’y a aucune raison de manger tant de viande, c’est-à-dire d’imposer tant de souffrances aux animaux. C’est aussi simple que cela.

Le plus radical en ce sens, mais aussi le plus intéressant dans sa démonstration, est Peter Singer, bien connu des spécialistes et au-delà pour ses prises de position sur les problèmes éthiques de notre temps. Le principe qui le guide est le principe utilitariste selon lequel ce qui doit être évité, c’est d’imposer des souffrances inutiles non seulement aux humains, mais à tous les êtres capables de sentir: «C’est la souffrance animale qui doit primer dans la démonstration logique de la considération morale à porter aux êtres vivants. Leur souffrance constitue une raison en soi, suffisante pour la limiter et l’abolir.» L’élargissement de notre sensibilité morale passe par la reconnaissance de la sensibilité animale.

Vulnérabilité

Sans vouloir mettre tous les vivants sensibles sur le même plan (il y a là un débat intéressant avec Singer), Elisabeth de Fontenay plaide plutôt pour une humanité qui devrait, au nom de son humanité précisément, réviser complètement son rapport à la vulnérabilité animale, plaidant notamment pour la désindustrialisation de l’élevage et de l’abattage. Son combat vise avant tout à déconstruire les représentations les mieux ancrées dans notre «tradition de pensée qui nous a conduits à malmener tous les vivants qui ne nous ressemblaient pas».

A la différence de ces deux auteurs qui refusent de fonder l’attribution des droits des animaux sur leurs compétences mentales, Boris Cyrulnik pense au contraire que plus la science mettra en évidence la subjectivité et l’individualité animales, moins nous serons enclins à les consommer et les faire souffrir: «Plus nous découvrirons et accepterons l’existence d’un monde mental sophistiqué chez les animaux – et l’éthologie ne cesse d’en apporter les preuves –, plus notre empathie va nous contraindre à ne plus faire n’importe quoi avec eux. Il est en effet très ennuyeux de découvrir que l’animal possède par exemple des émotions et un monde intime comparable aux nôtres, car cela limite notre pouvoir sur lui, il devient difficile de commettre des actes de violence sur lui.»

Soulager le monde animal des maux que nous lui faisons subir, changer radicalement nos comportements à son égard – voilà une urgence morale qui fait consensus chez les trois auteurs, au-delà de leurs différences philosophiques. Tous trois s’entendraient aussi, assurément, sur cette parole de Louise Michel, la figure de la gauche libertaire et anarchiste (1830-1905), qui traçait ce profond parallèle, que ne renieraient pas Schopenhauer ou Adorno, notables défenseurs de la cause animale: «Plus l’homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent.»