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«Je souhaiterais que Payerne baptise une de ses places du nom d’Arthur Bloch»

Samedi Culturel: Pourquoi revenir aujourd’hui sur ce drame?

Jacques Chessex: Parce qu’il m’a hanté toute ma vie.

Dès l’enfance?

Oui. Je connaissais tous les protagonistes du drame. En classe j’étais assis à côté de la fille de Fernand Ischi, le garagiste apprenti-gauleiter de la ville. Je me souviens aussi d’Arthur Bloch marchant dans les rues de Payerne les jours de foire, portant chapeau et gilet ainsi qu’un sonotone à l’oreille. Bien qu’il parlât comme les autres commerçants de la ville, il était différent, par son costume, sa prestance, comme marqué par le destin. J’ai été le témoin, bien avant la révélation de l’existence des camps de la mort, de la mise à mort d’un juif pour l’exemple. A 8 ans, j’ai été amené à ressentir le sentiment d’horreur qu’inspire un tel crime.

Vous dites dans le livre avoir ressenti un sentiment de faute par rapport à cette histoire. Pourquoi?

Je l’ai ressenti fortement oui et je le ressens encore sans doute. Je me sentais coupable d’être dans le camp qui ne risquait pas ce genre de crime. Bien que mon père fût le troisième sur la liste des victimes choisies par les conjurés. Comme président du Cercle démocratique, il avait pris parti contre l’hitlérisme. Il savait pertinemment que ses paroles seraient rapportées à Fernand Ischi. Les espions et les espionnes étaient nombreux et branchés sur une légation d’Allemagne qui possédait des ramifications dans tout le pays. Enfants, nous lisions la revue Signal qui louait les progrès de la Wehrmacht avec des photos d’avions qui nous fascinaient.

Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’écrire cette histoire?

J’ai publié une brève chronique en 1967 intitulée «Un crime en 1942». Je m’étais dit à l’époque qu’il me faudrait un jour en faire un roman. Mais je ne pense pas qu’un auteur de 20 ans puisse arriver à la sobriété de l’essentiel. Il n’a pas assez vécu sa propre écriture, il ne peut pas s’approcher d’une dramaturgie qui soit suffisamment mimétique de l’horreur.

Vous citez Vladimir Jankélévitch et son essai «L’Imprescriptible». Le philosophe énonce qu’utiliser un crime imprescriptible dans une œuvre artistique place l’auteur en position de complice. Etes-vous d’accord?

Cet essai m’a beaucoup frappé par cette notion d’imprescriptible qu’il impose. Un crime comme celui de la Shoah perpétué à l’encontre du peuple juif ou à l’endroit de l’homme quel qu’il soit et d’où qu’il vienne est imprescriptible. Et c’est tous les jours que les crimes relèvent de cet imprescriptible. Utiliser la Shoah dans une œuvre explicitement dénonciatrice de l’antisémitisme, cela ne relève pas à mon sens d’un acte complice.

L’assassinat d’Arthur Bloch est-il enseigné dans les écoles suisses ou du moins à Payerne?

Non. A Payerne, tout le monde connaît cette histoire mais on n’aime pas se la rappeler. Il n’y a pas eu de véritable reconnaissance de ce qui s’est passé. Durant la guerre, un consensus de silence régnait autour des agissements de la Ligue vaudoise. Sur le fait qu’un boulanger violemment antisémite dressait des listes, etc. Je souhaiterais qu’un jour, je n’ose espérer à la faveur de ce livre, Payerne baptise une place du nom d’Arthur Bloch injustement assassiné dans ses murs.

La beauté de Payerne, de ses bois, revient sans cesse au fil des pages.

En se promenant dans la plaine de la Broye, dans cette lumière jaune-rose, il est difficile d’admettre que ce crime a eu lieu là. Ce saisissement impose le roman. J’en suis ému encore, tellement l’émotion est puissante.

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