Pouët, dzim, boum, tsoin… Cette morne cacophonie, c’est la classe de M. Gardner qui s’essaye au jazz. Le bon professeur sent poindre un rien de lassitude. Et puis les événements heureux s’enchaînent: l’école lui propose un poste à plein temps et il est engagé dans le quartet de la grande Dorothea Williams. Fou de joie, Joe s’élance dans la rue. Il échappe au trafic automobile, à la chute d’une palette de briques, à de perfides peaux de banane pour succomber à cet autre classique du cartoon qu’est la bouche d’égout. Patatras!

Toujours coiffé de son pork pie hat de jazzman, Joe revient à lui sous la forme d’un petit blob luminescent, un Casper le fantôme en taille Schtroumpf. Au milieu du néant le plus noir, simple âme parmi les milliers d’autres, il glisse sur le tapis roulant menant vers la lumière blanche, le «Great Beyond». Il se rebelle. Il refuse de mourir au jour de son jour de chance. A s’agiter, il tombe dans le vide. Il atterrit dans un paysage tendre et glucidique comme un marshmallow. C’est le Grand Avant, dit aussi «You Academy».

Dans ces Champs-Elysées pastel, sous la houlette des Jerry, trois moniteurs sympas moitié cartoon, moitiés cubistes comme si Picasso faisait des heures sup chez Hanna-Barbera, les âmes non encore nées cherchent l’étincelle qui donnera un sens à leur vie future. Joe est amené à prendre en charge 22. Ame punk de fille rebelle, mal-aimée, inadaptée, elle végète depuis des années dans cette abbaye de Thélème éthérée sans décrocher son badge d’accès à l’existence terrestre. Pizzaïolo, bibliothécaire, cosmonaute, président des Etats-Unis, rien ne l’intéresse…

Elle parvient toutefois à faire le grand plongeon en compagnie de Joe. Un bug est à déplorer à l’arrivée… Car c’est 22 qui intègre l’enveloppe charnelle de Joe, hospitalisé entre la vie et la mort, tandis que celui-ci se retrouve dans la peau d’un gros matou spécialisé dans l’accompagnement des mourants…

Métaphysique amusante

Avec Soul, Pixar accroche un nouveau chef-d’œuvre à son tableau d’honneur. Réalisé par Pete Docter, le bon génie de Monstres & Cie, Là-haut et Vice-versa, le film se situe à la croisée de deux grandes réussites, Vice-versa (Inside Out), l’incroyable randonnée dans la psyché d’une adolescente maussade, et Coco, la grande vadrouille d’un muchacho au pays des morts mexicain. A l’instar de ces joyaux, Soul parvient à montrer l’invisible, à personnifier des concepts abstraits et à désamorcer des angoisses à travers de la métaphysique amusante.

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Sur de brillantes partitions jazz, composées par Jon Batiste, les longues mains souples de Joe courent sur le clavier dans des impros dignes de Keith Jarrett, Curly démontre l’efficacité de son drumming, les doigts de la grande Dorothea effleurent les touches du sax avec sensibilité… La qualité de l’animation et celle de la musique laissent pantois. Que de chemin parcouru en près d’un siècle quand Mickey jouait du xylophone sur les ratiches d’une vache dans Steamboat Willie!

Les auteurs ne peuvent s’empêcher de souscrire à quelques clichés du cinéma américain. Flottant sur les sables d’ébène des limbes où les âmes perdues rôdent sous la forme de poulpes cyclopéens spectraux, une caravelle rose bonbon croise sur les bords du kitsch. La tentation new age reste néanmoins digne par rapport à l’au-delà selon Peter Jackson dans Lovely Bones.

Grâce immanente

Pete Docter et ses acolytes sont extrêmement justes quand ils confrontent 22 à ses démons, les autorités parentales et scolaires qui n’ont eu de cesse de la rabaisser, ou quand ils imaginent les épiphanies de la grâce immanente: le goût de l’incarnation vient à 22 en mangeant une pizza, et c’est une samare légère qui plante en elle la graine de la curiosité, allumant l’étincelle qui lui manquait. Rendu à son enveloppe charnelle, Joe fait le serment de goûter à chaque instant de l’existence. Soul renvoie alors aux anges des Ailes du désir, abdiquant leurs corps éthérés pour le plaisir d’une tasse de café prise dans le petit matin frileux.

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La mystique de la renaissance s’accommode d’une morale puisée aux préceptes du développement personnel. Joe profite de sa seconde chance pour se réconcilier avec sa mère ou s’ouvrir aux autres – leçon de vie auprès d’un sympathique coiffeur. Soul met toutefois un bémol au onzième commandement selon Disney, «Jusqu’au bout de tes rêves, tu iras», en rappelant que mener tous ses projets à terme peut engendrer un grand vide existentiel.

Film sans méchants (hormis un vague fonctionnaire de l’au-delà un peu trop tatillon sur les chiffres), Soul marque un jalon dans l’histoire de l’animation, car pour la première fois le rôle principal est dévolu à un personnage afro-américain. Ni alibi culturel, ni gage de correction politique, ni symbole ethnique, Joe représente l’humanité.

Prévu pour le 19 juin, renvoyé à novembre, Soul sort finalement à Noël sur Disney+. Et en salles pour les pays qui n’ont pas accès à la plateforme de streaming – sauf si les salles sont fermées…


«Soul», de Pete Docter et Kemp Powers (Etats-Unis, 2020), avec Jamie Foxx, Tina Frey, 1h40.