Imprimées dans notre mémoire depuis la visite de Soulèvements, exposition du Jeu de Paume, ces deux images, un sachet rouge, un ruban rouge. Chacun virevolte, tourbillonne. Le sachet en plastique a été photographié dans le ciel bleu de Manhattan durant les mois qui ont suivi l’attentat contre les tours jumelles. Le cliché appartient à la série Airborne de Dennis Adams, faite de pages de journaux, de déchets, tous dans les airs, évoquant sans doute l’actualité traumatisante du 11-Septembre, mais aussi la grâce, le souffle de l’envol. Le ruban s’enfuit – mais la pièce est fermée –, se déroule en arabesques depuis un rouleau au centre d’une pièce dans une vidéo de Roman Signer (Rotes Band, 2005). Ce sont là deux œuvres dans une exposition qui en appelle aux documents, au témoignage des photographes, qui déjà impriment leur subjectivité, mais aussi aux artistes, peintres, vidéastes, qui subliment le moment historique, ou lui offrent leur clairvoyance.

Lancer le poing

Dans Soulèvements, on voit donc des œuvres d’art, souvent parsemées de ce rouge, couleur de sang et de colère, de drame et d’énergie tout à la fois. On y voit aussi beaucoup de photographies. Dont celles de Gilles Carron. En 1967, deux paysans bretons le corps tendu, renversé, pour lancer une pierre, pour lancer le poing simplement, et sur eux les regards d’autres manifestants sur cette place de Redon où la révolte gronde. Deux ans plus tard, on retrouve la même position du corps, le même mouvement du lancer, mais Gilles Carron saisit les manifestants anti-catholiques de Londonderry de dos, dans un décor de désolation, une rue jonchée de débris. Une de ses images de Derry sert d’ailleurs d’affiche à l’exposition. Les images de Gilles Carron évoquent une Histoire récente et pourtant déjà oubliée. A Redon, en 1967, des dizaines de blessés, à Londonderry, la bataille de Bogside fit neuf morts et des centaines de blessés…

Saisir un peu des mécanismes à l’oeuvre

A-t-on parlé de soulèvements? D’émeutes? Ces violences sont-elles légitimes? Ont-elles été légitimées par leurs contemporains? Et par l’Histoire? C’est moins une réponse à ces questions qu’une mise à plat des images – et des mots qui font images – que propose Soulèvements pour saisir un peu des mécanismes à l’œuvre. Plutôt une ébauche de classement, comme sur la grande table où Georges Didi-Huberman a lui-même l’habitude de disperser les documents qui viennent nourrir sa pensée. La philosophie et l’histoire le disputent à l’esthétique et à la poésie dans cette répartition. Et c’est bien grâce à cette simple confrontation aux documents proposés, rassemblés en quatre groupes, plutôt que dans une scénographie minimaliste, que l’exposition devient source de raison et d’émotion.

D’abord, il y a l’idée même, physique, du soulèvement. Le sachet d’Adams et le ruban de Signer cités ci-dessus appartiennent à cette section. Dans l’ouvrage, qui accompagne l’exposition, les philosophes appelés à disserter développent tous cette partie. Jacques Rancière demande: «Qu’y a-t-il au monde qui ne se soulève? C’est à cela que la vie se reconnaît: le battement sous la peau, la respiration qui soulève imperceptiblement un drap, le vent qui meut également la poussière qui est le symbole du rien et la vague qui sert de symbole au tout, figurant aussi bien le calme de son mouvement régulier ou le déchaînement de ses tempêtes.»

«Les murs prennent la parole»

Puis il y a, plus précisément, le geste, section à laquelle appartiennent les photographies de Carron. Le bras, le poing sont mis à contribution, mais aussi la bouche. «Dans le geste de se soulever, chaque corps proteste de tous ses membres, chaque bouche s’ouvre et s’exclame dans le non-refus et dans le oui-désir», résume Georges Didi-Huberman. Pour l’illustrer, le philosophe convoque notamment La Montserrat, cette paysanne en foulard que Julio González sculpte et peint dans les années 1930 et jusqu’à sa mort en 1942, tour à tour réaliste ou cubiste, mais toujours hurlant, de douleur, de colère, de révolte, de frayeur aussi.

Du cri, l’on passe aux mots, dans la troisième section. Les mots qui font textes, chansons, images, qui font cris. Dans les tracts, et en particulier les «ciné-tracts» de 1968, dans les journaux, et jusque dans les réseaux sociaux, Georges Didi-Huberman capte une «intelligence particulière – attentive à la forme – qui est inhérente aux livres de résistance ou de soulèvements. Jusqu’à ce que les murs eux-mêmes prennent la parole.» Il s’intéresse au «Dada soulève tout» de Soupault en 1921, aux surréalistes, mais aussi aux tracts de la résistance gaulliste. Parmi les œuvres exposées, ces pages de journaux qu’en 1976 Sigmar Polke, peintre d’histoire contemporain, utilisant les moyens de la rue, spraye en bleu et rouge. Sur les textes du Tages-Anzeiger, sur les publicités s’imprime une foule de manifestants portant une banderole dont l’inscription est aussi le titre de l’œuvre: «Contre les deux superpuissances, pour une Suisse rouge».

Un souvenir qui n’éteint pas le désir

Polke que l’on retrouve dans la section suivante, celle des conflits et de l’embrasement, avec A Versailles, A Versailles, réalisé pour les commémorations de la Révolution française à partir d’une gravure où l’on voit hommes et femmes brandissant des piques. L’artiste a aussi peint la suite, c’est-à-dire la tête sur la pique, mais là, ce n’est plus le soulèvement, juste sa sanglante échéance – son échec peut-être –, et elle n’est pas présente au Jeu de Paume.

Pourtant, l’exposition n’élude ni la violence ni les morts. Les cercueils des insurgés de la Commune, des fusillés des troupes zapatistes, ce gréviste assassiné photographié par Manuel Alvarez Bravo en 1934, ou encore ces morts lors d’une manifestation du Front de libération grec entourés de leurs camarades à Athènes, en 1944, tous ces cadavres lestent la mémoire des soulèvements.

«Les soulèvements sont donc une suite d’échecs qui réussissent»

Mais ce souvenir des victimes n’éteint pas le désir. C’est ce que dit la cinquième et dernière partie de l’exposition, où l’on trouve le triptyque de Miró L’Espoir du condamné à mort (1974). On a beaucoup reproché à cette exposition de ne pas prendre en compte le combat féministe et c’est en effet un vrai manque. Les femmes y sont pourtant présentes, figures des combats, comme La Pasionaria Dolores Ibárruri, et en tant qu’artistes. L’ouvrage donne aussi la parole à autant de femmes que d’hommes, et notamment à Judith Butler, avec qui nous conclurons: «Les soulèvements sont donc une suite d’échecs qui réussissent en complétant la série et se transforment en révolution. En 1831, en Jamaïque, des esclaves se sont mis en grève, réclamant d’être payés pour leur travail […] quoiqu’ils aient finis par être maîtrisés, emprisonnés et, pour beaucoup, exécutés, on estime que ce soulèvement a contribué à mettre fin, en 1834, à l’esclavage pratiqué par les Britanniques. Tous les soulèvements ont échoué, mais, pris ensemble, ils ont réussi.»


A voir

«Soulèvements», exposition au Jeu de Paume, Paris, jusqu’au 15 janvier.
www.jeudepaume.org

Accompagnée de la riche plateforme soulevements.jeudepaume.org et de «Soulèvements», catalogue en coédition Jeu de Paume/Gallimard, 420 p.

A lire

Georges Didi-Huberman, «Peuples en larmes, peuples en armes», L’Œil de l’histoire, 6, Editions de Minuit, 464 p.