Souriez, vous êtes filmé par un drone

Images Utilisés depuis une dizaine d’années par les militaires, les avions télécommandés envahissent la sphère civile

Les photographes s’en emparent à leur tour

Objets volants de mieux en mieux identifiés, les drones sont partout. Utilisés pour la guerre, bien sûr, mais également pour surveiller des prisonniers ou des voies de chemin de fer attirant les voleurs de cuivre, suivre l’évolution d’un chantier, soutenir le travail des secours en cas de catastrophe naturelle, cibler le traitement d’un vignoble. Artistes et photographes également s’emparent de la technologie et du phénomène. Exemples croisés.

Le travail de Tomas van Houtryve, récemment projeté à Visa pour l’image, à Perpignan, est diablement efficace. A l’aide d’un petit drone acheté 3000 dollars, le Belge survole les Etats-Unis, repérant des lieux et des événements similaires à ceux ayant été pris pour cibles au Yémen ou au Pakistan par des avions américains télécommandés. La caméra survole une école ou des paysans à la tâche, zoome sur une jeune mariée. Une voix off égrène le nombre de civils tués par la CIA ou s’interroge sur la différence vue du ciel entre un groupe de musulmans à la prière et un autre pratiquant le yoga; des individus alignés sur des tapis. «Les Etats-Unis mènent une guerre secrète depuis environ dix ans. Les ciels du Pakistan, de la Somalie et du Yémen sont remplis de drones mais nous ne possédons aucune image de cela. J’ai souhaité m’y pencher», souligne le photographe établi à Paris.

A partir des listes de frappes dressées par les ONG – pour un bilan total qui oscille entre 2000 et 4000 victimes, dont une grande partie de civils – Tomas van Houtryve constitue son propre inventaire. Durant plusieurs semaines, il s’entraîne à guider sa machine de quelques kilos au-dessus de zones désertiques. «C’est de l’aéromodélisme en plus sophistiqué. Quelques jours suffisent pour être à l’aise, mais je voulais être vraiment sûr de moi avant de lâcher mon drone au-dessus de la tête des gens.» En Californie, au Nevada, au Nouveau-Mexique ou en Arizona, l’Européen promène son engin à la recherche d’analogies avec les sites frappés par les avions sans pilote de la CIA. «Je ne me considère pas comme un militant mais j’ai voulu combler le vide d’information sur ce sujet et faire réfléchir à l’utilisation de ces appareils, admet le photographe. Mon idée était de tourner le miroir dans l’autre sens; vu des Etats-Unis, le drone est la solution idéale au terrorisme car il ne met pas en danger les troupes nationales et parce que l’on fait croire à la population qu’il n’y a pas de dégâts collatéraux. Mais prenez le mariage, il avait été visé parce qu’un terroriste était caché dans la foule; imaginez que vous soyez à une noce à laquelle participe un mafieux ou un trafiquant de drogue et qu’un missile s’abatte sur vous.»

Tomas van Houtryve a parcouru aussi les zones où l’administration américaine autorise l’utilisation de drones – la frontière mexicaine par exemple. Manière de sensibiliser à la question du respect de la vie privée, essentielle à ses yeux. Un enjeu balayé par Tadao Cern, artiste lituanien actuellement exposé dans le cadre du festival Images, à Vevey. Lui a photographié des dormeurs sur une plage, à l’aide d’un appareil perché sur une tige de quatre mètres. C’est le festival qui a eu l’idée de recourir à un drone pour rendre visibles ses portraits, étalés en très grand sur les toits de la cité. Dans une salle de cinéma, le public suit le petit avion dans ses pérégrinations, zigzaguant au-dessus des immeubles à la recherche d’un baigneur assoupi, zoomant ou virant à 90° lorsqu’il l’a repéré. L’exercice donne mal au ventre, mais il est ludique et instructif – les vues aériennes en disent toujours beaucoup.

La mise en perspective, aussi, est intéressante. Tadao Cern a photographié des individus à leur insu, dont les portraits invisibles à l’œil des passants sont montrés grâce à un drone, roi de l’observation à l’insu de. Pour le Lituanien, tirer des portraits sans autorisation ou guetter le chaland avec une caméra volante sont deux démarches légitimes. «Mes sujets ne sont pas reconnaissables, ils ont tous un chapeau ou un journal sur la tête, pour se protéger du soleil. Ce n’est pas par respect, mais plutôt pour ne pas entrer en contact direct avec la personne et rester focalisé sur les détails, sa posture, son maillot de bain… Je considère que la plage ou la rue sont des endroits publics et qu’à partir de là, votre image le devient. Si vous ne souhaitez pas que votre portrait circule, alors restez chez vous et ne le postez surtout pas sur Internet», argue l’artiste. Vous êtes prévenu…

Tomas van Houtryve, Blue Sky Days drone video: http://tomasvh.com/2014/08/28/blue-sky-days-drone-video/

Tadao Cern, Comfort Zone, jusqu’au 5 octobre aux Jardins du Rivage et à la Salle del Castillo, à Vevey. www.images.ch

«J’ai voulu combler le vide d’information sur ce sujet et faire réfléchir à l’utilisation de ces appareils»