Faites votre choix. Il y a ce ­coquelicot de Robert ­Mapplethorpe pour 300 000 dollars, un violoncelliste capturé par André Kertész pour 14 400 euros, le plafonnier de William Eggleston pour 180 000 dollars. Un Salgado pour 8900 euros ou 50 000. Les petits tirages de Charles Nègre, primitif de la photographie, sont cédés entre 7500 et 15 000 euros. Un portrait de Diane Arbus partira pour 110 000 euros. Faites votre choix mais dépêchez-vous; mercredi après-midi, alors que Paris Photo n’était officiellement pas encore ouverte, les meilleures affaires avaient déjà été vendues. 143 galeries proposent jusqu’à dimanche quelques milliers d’images sous la nef du Grand Palais. Les prix pratiqués à la plus grande foire internationale de photographie s’échelonnent a priori de quelques centaines d’euros – pour les petits formats de jeunes artistes – à 1,5 million de dollars pour la Femme dans un palais marocain prise par Irving Penn en 1951 (lire encadré).

Les prix sont rarement affichés et les motifs qui les déterminent parfois obscurs. De nombreux éléments entrent en ligne de compte. «La principale considération est la cote d’un artiste, déterminée par sa notoriété, sa médiatisation, la présence de ses œuvres dans les grandes institutions et les collections privées, le soutien des critiques, la reconnaissance par les autres artistes qui vont éventuellement réinterpréter ses créations, etc.», énumère Victoire Disderot, de la Galerie Daniel Templon. «Il revient à un petit groupe de personnes, dont nous faisons partie, de découvrir et de promouvoir les artistes. Lorsqu’il semble évident pour tous ces gens qu’untel devient un artiste important, alors il est légitimé et ses prix définis en conséquence», souligne Christophe Guye, de la galerie éponyme à Zurich. A cela s’ajoutent ensuite des informations plus factuelles, telles que la taille du cliché, le nombre et la qualité des tirages, le fait qu’ils aient été réalisés ou non par le photographe. Les vintages, c’est-à-dire les éditions d’époque, sont évidemment plus chers. Plus le tirage est limité et plus le prix est élevé. Il augmente également au fur et à mesure que le nombre d’images disponibles diminue. Les enchères, enfin, sont un indicateur précieux.

«Le prix d’une photographie tient plus de l’art que de la science, estime Howard Greenberg, l’un des galeristes les plus influents, établi à New York. Il faut mélanger tous ces ingrédients comme dans une soupe et espérer tomber juste. Si je vends tout de suite, je me dis que j’étais trop bas, et lorsque cinq ou six collectionneurs me disent que j’en demande trop, alors je diminue. Le plus important n’est pas la taille ou la qualité du tirage, mais que la photographie ait vraiment quelque chose de spécial. La plus chère que je vends en ce moment est le portrait de William Merritt Chase par Edward Steichen, à 600 000 dollars. C’est une pièce rare et importante, c’est un Steichen. Ceci dit, elle ne peut plaire qu’aux amateurs du peintre ou à ceux qui apprécient les vieux messieurs, ce qui n’est pas évident! Les portraits sont plus difficiles à vendre.»

Pour Tim Jefferies, dont la galerie londonienne Hamiltons vend le fameux Irving Penn, la «désirabilité» du sujet est l’élément déterminant. «Le marché de la photographie a suivi à un moindre degré celui de l’art depuis une vingtaine d’années. Le plus étonnant, c’est que certaines figures contemporaines soient devenues aussi chères que les classiques. Cindy Sherman ou Andreas Gursky sont désormais au même tarif, voire plus, que Man Ray!» acquiesce Quentin Bajac, conservateur en chef du département photographique du MoMA.

Les artistes vivants, les plus connus en tout cas, fixent eux-mêmes leurs tarifs; 40 à 50% reviennent généralement à la galerie. Dans le cas d’Irving Penn, c’est la fondation qui porte son nom qui officie. Les fantômes peuvent parfois peser lourd.

600 euros (720 francs)

Série «Popsicles» par le duo helvético-danois Putput. Cinq tirages, 2012. 20 x 27 cm

(Photo:Galerie Esther Woederhoff)

«Ce sont de jeunes artistes, dans le sens où ils sont encore émergents. Leur travail relève de l’invention plutôt que de l’inspiration. Je ne veux pas dire qu’ils ne sont pas inspirés, mais ils ont trouvé un truc et le déclinent, estime Esther Woerdehoff, de la galerie parisienne éponyme. C’est un travail ludique et spontané, qu’ils souhaitent vendre quasiment comme de l’art brut. Il est évident qu’on ne peut pas vendre une éponge 5000 euros! Le duo en voulait 400 mais j’ai exigé 600. Le prix est une question d’intuition et d’expérience. J’ai déjà 80 euros d’encadrement, des frais d’emballage et de transport depuis Copenhague. Ensuite, nous faisons 50-50 sur ce qui reste. A 400 euros, il ne me restait rien. Le monde de la photographie doit cependant rester accessible. Pour ma part, je compte au nombre d’éditions: chacune des images de cette série est tirée à cinq exemplaires, ce qui nous donne une œuvre à 3000 euros. C’est très raisonnable.»

120 000 euros (144 000 francs)

Stromae par Pierre et Gilles. Pièce unique, 2014. 130 x 162 cm

(Photo: Jean-Philippe Humbert)

«Pierre et Gilles, d’abord, sont extrêmement connus. Ils sont soutenus par des institutions, des collectionneurs, par la critique, et leurs œuvres sont régulièrement réinterprétées par d’autres artistes, souligne Victoire Disderot, de la Galerie Daniel Templon, à Paris. Pour cette création, ils ont photographié Stromae dans leur studio. Il n’y a aucun effet numérique: les décors ont été réalisés à la main, le cliché a été tiré sur toile puis retravaillé à la peinture. C’est une pièce unique et c’est ce qui fait son intérêt et son prix. Le travail qui a été nécessaire entre en ligne de compte, comme le grand format et le cadre, conçu tout exprès. Le portrait de Conchita Wurst, que nous vendons également, est à 100 000 euros parce qu’il est de dimension un peu plus modeste.»

450 000 dollars (435 000 francs)

«The Brown Sisters», Nicholas Nixon. Quarante images de 1974 à 2013, sept tirages de chacune. 50 x 60 cm.

(Photo: Nicholas Nixon, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco)

«Il n’existe que sept séries de ce travail. Le MoMA en possède une, la Fondation Mapfre une autre… C’est une condition de l’artiste: seuls les musées peuvent acquérir son œuvre, afin qu’elle reste complète et que les images soient présentées dans le bon ordre, stipule Jeffrey Fraenkel, de la Galerie Fraenkel, à San Francisco. Le prix, dès lors, doit rester raisonnable. 450 000 dollars, c’est sous-évalué par rapport à l’importance de cette pièce. Elle est composée de quarante clichés différents et il est difficile de trouver un équivalent dans l’histoire de l’art. Nicholas Nixon a photographié les quatre sœurs de 1974 à 2013, sans faille!»

1,5 million de dollars (1,44 million de francs)

«Femme dans un palais marocain», Irving Penn. Quarante tirages, 1951. Tirage de 1983. 48 x 50 cm.

On aurait souhaité vous la montrer, la photographie a priori la plus chère de Paris Photo. Mais la cote d’Irving Penn est telle qu’il est très difficile d’obtenir l’autorisation de reproduire ses œuvres. A 1,5 million le cliché, il n’a plus besoin de publicité.«Ce n’est pas moi qui ai fixé ce prix mais la Fondation Irving Penn, avertit d’emblée Tim Jefferies, propriétaire de la Galerie Hamiltons, à Londres. Cette image est chère parce que la cote d’Irving Penn a pris l’ascenseur ces dernières années et parce que nous en sommes à la fin des 40 tirages disponibles. Mais le prix d’une photographie tient surtout à sa désirabilité. Regardez les enfants péruviens, exposés juste à côté; presque tous les musées la possèdent,elle est l’une des plus connues d’Irving Penn, mais elle est à 1 million et non à 1,5 million comme la Femme dans un palais marocain. Pourquoi? Le sujet est moins désirable. Cela ne s’explique pas, c’est comme la période bleue de Picasso.»