Souriez, le petit dinosaure va sortir

Images Les jeunes photographes sont nombreux à utiliser des procédés anciens

Une manière de revenir à la matière, face au flot numérique

Quentin Lacombe a installé une trentaine de sténopés dans les pentes lausannoises, qu’il a récupérés trois mois plus tard. Cyril Vandenbeusch a passé des jours dans son laboratoire et de longues minutes accroché par les pieds pour réaliser son autoportrait suspendu grandeur nature en cyanotype. Martin Becka expose actuellement ses vues de Dubaï façon 1851 – négatif sur papier ciré – au Musée suisse de l’appareil photographique, à Vevey. Les procédés anciens, dits également alternatifs, sont prisés par nombre de photographes, dont beaucoup de très jeunes.

«J’ai essayé les cyanotypes, puis les photogrammes et les sténopés, énumère Quentin Lacombe, qui vient d’achever sa deuxième année d’études à l’ECAL. Etant en formation, je me pose beaucoup de questions sur la pratique photographique. J’ai besoin d’expérimenter pour ajouter des cordes à mon arc et pouvoir ensuite décider de la meilleure technique selon le projet. Pour les sténopés, il s’agissait de capter la course du Soleil sur plusieurs mois; c’est le seul procédé capable de cela.» A voir les clichés obtenus, couleurs incertaines, contours fragiles, accrocs ici et là, on se dit qu’il y a aussi une beauté toute particulière à ces vieux tirages.

«Nous avons deux types d’étudiants, confirme Milo Keller, responsable du bachelor en photographie à l’école vaudoise. Les romantiques attachés à la matérialité du support photographique. Et les high-techs, focalisés sur le numérique. Mais face à la dématérialisation du monde, beaucoup éprouvent le besoin de redonner un côté objet à des images vaporeuses et éphémères. On le voit aussi avec le retour des livres de photographie. C’est le contrecoup du Web.» L’ECAL, dès lors, réfléchit à l’introduction d’une leçon de techniques mixtes qui engloberait quelques procédés du XIXe siècle.

Ce que fait David Gagnebin-de Bons au CEPV, à Vevey, depuis quatre ans. «Je donne un cours d’une semaine aux étudiants de la formation initiale, durant lequel nous abordons le cyanotype, le papier salé, le tirage albuminé ou encore le procédé Van Dyke. Les étudiants apprécient d’avoir les mains dans la matière, ce que l’on n’a plus avec le numérique. Ces méthodes offrent une maîtrise complète du processus, malgré les accidents. Cela permet de se reconnecter avec le medium.»

C’est ce que revendique Cyril Vandenbeusch, dont le plaisir d’expérimenter – et la nécessité d’économiser – le pousse jusqu’à fabriquer lui-même ses émulsions et sels d’argent, à partir de lingots achetés à UBS. «C’est l’envie d’intervenir physiquement dans l’image du début à la fin, et pas seulement d’appuyer sur un bouton. Et puis il y a le rendu; chaque procédé a sa patte.» Une touche singulière qui nécessite plusieurs jours de travail par image et des kilogrammes de matériel pour une prise de vue sur plaque de verre.

L’utilisation de méthodes anciennes a également valeur de citation. Commissaire de l’exposition reGeneration3, sorte d’inventaire des nouvelles tendances photographiques actuellement au Musée de l’Elysée, Anne Lacoste constate: «Les jeunes artistes ont une connaissance globale de l’histoire de la photographie et sont très influencés par ce qui a été fait ces dernières années autour des images vernaculaires. On assiste donc à un retour de l’objet.» «On rencontre aujourd’hui des liens esthétiques avec le surréalisme ou le Bauhaus, après l’influence dominante de la photographie frontale allemande, qui prévalait jusqu’à très récemment. Le mouvement est celui d’une redéfinition et d’une exploration des esthétiques du passé, abonde Nicolas Savary, maître principal de la formation supérieure en photographie du CEPV. On consomme tant d’images au quotidien que cela entraîne une décomplexion à aller chercher partout des références. Mais il s’agit plus d’une réflexion conceptuelle que d’une recherche technique.» Pour d’autres, la considération peut aussi être pécuniaire; un tirage unique se vendra forcément plus cher en galerie.

Sans aller jusqu’à ces méthodes de développement artisanales, beaucoup de photographes utilisent la chambre pour leur prise de vue. Question de lenteur et de rendu encore. «La qualité est incomparable. Les grains sont aléatoires et cette disparité des points est assez belle, contrairement à la linéarité du numérique, estime le photographe Matthieu Gafsou. C’est beaucoup mieux pour les tirages en grand format. Ceux qui travaillent en numérique ajoutent d’ailleurs souvent du grain avec Photoshop pour donner le change.»

En Haïti, Paolo Woods avait photographié avec son iPhone les gens portant des t-shirts aux messages navrants en anglais. Pour son travail sur les paradis fiscaux, exposé à Arles dès lundi et réalisé avec Gabriele Galimberti, il a opté pour la chambre. «Le langage choisi modifie le travail, j’adapte donc la méthode au sujet. Pour Les Paradis, nous ne voulions pas d’images volées mais au contraire une sorte de glorification; nous avons donc préféré la lenteur de la chambre, qui implique un regard différent. Nous sommes submergés par des milliards d’images, cela me terrorise parfois. Les pratiques anciennes sont aussi une manière de se distinguer, admet le reporter. Cela dit, je ne suis absolument pas nostalgique. Le numérique est génial, bien plus pratique, moins cher et plus démocratique que la pellicule.» Vive l’œcuménisme.

«Face à la dématérialisation du monde, beaucoup éprouvent le besoin de redonner un côté objet à des images»

«Le langage choisi modifie le travail, j’adapte donc la méthode au sujet»