Livres

La souris qui accoucha d’une montagne

Mickey a 90 ans. Pour célébrer cet anniversaire, «Walt Disney’s Mickey Mouse», un livre énorme et très richement illustré, retrace avec érudition l’histoire du souriceau à l’écran, dans les journaux et dans le monde

La souris domestique pèse une vingtaine de grammes. Une souris de papier pèse beaucoup plus que Mus musculus. Son nom: Mickey Mouse. L’album que Taschen lui consacre à l’occasion de ses 90 ans affiche 5 kilos 600 sur la balance. C’est une somme, un parpaing, une pierre d’angle, un monolithe kubrickien de 29 x 40 cm glissé dans une custode munie d’une poignée pour pouvoir le balader. Cette valise contient 1250 images dont des photos des coulisses et des croquis d’animation retraçant 122 dessins animés et d’innombrables déclinaisons en bande dessinée.

Mickey pèse lourd, infiniment plus que ce volume colossal, puisque le chiffre d’affaires de The Walt Disney Company, dont il est à jamais l’emblème, dépasse les 50 milliards…

Rongeur menu

Mickey a été conçu par Walt Disney le 13 mars 1928, lors d’un voyage en train avec sa femme, Lilly, de New York à Los Angeles. Le jeune réalisateur de dessins animés venait de se faire piquer sa vedette, Oswald le lapin, par un distributeur indélicat. Dans le wagon transcontinental, il se souvient d’une souris ayant traversé le studio et la baptise Mortimer. Lilly n’aime pas ce prénom: ce sera Mickey.

En Californie, Disney, son frère Roy, le dessinateur Ub Iwerks et l’animateur Les Clark se réunissent. Ils sortent du meeting avec une page de croquis où apparaît un souriceau noir en culotte courte, sans gants (cet accessoire sera ajouté ultérieurement pour faciliter la lecture de l’image) ni chaussures. Le premier court-métrage où apparaît Mickey est Plane Crazy. Suivent The Gallopin’ Gaucho, dans lequel Pat Hibulaire kidnappe Minnie pour la première fois, puis le fameux Steamboat Willie, premier dessin animé avec son synchronisé, qui enchante critiques et spectateurs et lance la Mickeymania au début des années 1930, une déferlante d’enthousiasme rappelant celle que soulevèrent quelques années auparavant les premiers films de Charlot.

Ce succès phénoménal engendre une prolifération de produits dérivés. Walt Disney prend la pose parmi les peluches, les jouets, les tasses, les pendules, les tambours et les puzzles. Une photo montre le personnel du studio dérivé face à une invasion de souris en culotte. Une chaîne de cinémas australiens propose une chorégraphie de Mickeys à taille humaine. Parfois le rongeur menu prend des proportions géantes, comme ce spécimen de quelque 30 mètres de haut défilant pour Thanksgiving en 1934. Le pullulement se fait presque inquiétant avec cette vaste salle de cinéma dont chaque spectateur porte un masque de Mickey. Une jolie statuette en métal de Mickey tenant un parapluie a été fabriquée en Allemagne, un an avant l’avènement du nazisme.

Mickey séduit les stars. Image charmante: Mary Pickford pose avec lui. Mickey fraie avec les puissants. Image troublante: sous le masque du souriceau, ce 31 décembre 1937, se cache J. Edgar Hoover, fondateur du FBI…

Icône universelle

La gloire est un état transitoire. Mickey se fait de nouveaux amis, comme Donald le canard colérique ou Goofy/Dingo, le grand machin mou, qui l’éclipsent progressivement. Il change moralement et physiquement. Le petit être facétieux et débrouillard des débuts troque la culotte grenat contre le costard-cravate et collabore régulièrement avec la police. Des yeux avec une pupille remplacent l’ovale noir cisaillé d’un éclat de lumière – certains fans de la première heure ne pardonneront jamais cette trahison graphique. De 1939 à 1945, il participe à l’effort de guerre et perd temporairement sa queue: nombre d’animateurs ayant été appelés sous les drapeaux, il faut simplifier le travail…

Mickey a progressivement déserté le champ du dessin animé et s’est effacé derrière Donald dans les comics. Entré dans le postmodernisme, il inspire le pop art. Roy Lichtenstein et Andy Warhol s’en emparent – le second avait Minnie pour personnage de Disney préféré, car «elle le rapprochait de Mickey». L’animalcule mène toujours la parade à Disneyworld et la multinationale du divertissement affiche ses oreilles à son fronton. Icône universelle, il hante le paysage culturel. Des enfants disent «Mickey» avant de dire «maman». En dernière page de Walt Disney’s Mickey Mouse, il s’affiche sur une Apple Watch. L’avenir lui sourit.


Genre: Histoire de l’art

Auteur: Daniel Kothenschulte, J.B. Kaufman & David Gerstein, Anna-Tina Kessler

Titre: Walt Disney’s Mickey Mouse – Toute l’histoire

Editeur: Taschen

Pages: 496

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