C’est une des grandes joies que la vie peut réserver aux enfants périmés: dénicher une antique BD de Mickey au hasard d’un galetas ou d’une brocante. Aujourd’hui, ce rêve s’accomplit avec la sortie en librairie de deux albums, Mickey’s Craziest Adventures et Une mystérieuse Mélodie ou Comment Mickey rencontra Minnie. Avec leur bonne odeur d’encre, leur dos toilé, les trames à l’ancienne du premier et les bords arrondis du second, les deux ouvrages nous renvoient aux mercredis après-midi d’antan. «Aujourd’hui, je relis mon enfance», se réjouit Jacques Glénat.

L’éditeur a appris à lire dans Le Journal de Mickey et payé sa dette en rééditant l’intégrale des histoires de Mickey et de Donald, dessinées par Floyd Gottfredson et Carl Barks. Aujourd’hui, il va plus loin. Ayant acquis les droits sur la licence BD Disney, il a proposé à quelques artistes de créer de nouvelles histoires avec les «standard characters» de l’oncle Walt. En toute liberté? Affirmatif. Bien sûr, il faut «respecter la charte Disney. Mais il n’y a pas de charte Disney. Elle est dans votre tête. On sait que Mickey ne doit pas sortir de la maison de Minnie le matin», rappelle l’éditeur.

Comme il «aime bien faire le malin», et qu’il l’est, Lewis Tondheim (Lapinot, Donjon, etc.) a imaginé un dispositif intégrant la nostalgie. En compagnie du dessinateur Nicolas Keramidas (Luuna), il aurait déniché dans un vide-greniers une quarantaine de numéros de Mickey’s Craziest Adventures. Jamais réédité, tombé dans l’oubli, ce comics américain a raconté entre mai 1962 à février 1969 une course-poursuite trépidante. L’album regroupe les planches retrouvées. Il en manque. Pas grave: le lecteur fait fonctionner son imagination pour combler les trous.

L’argument des aventures les plus folles est simple: Pat Hibulaire s’est allié aux Rapetou pour vider le coffre de Picsou. Enfreignant une convention selon laquelle les sphères de Donaldville et de Mickeyville n’interfèrent pas, les auteurs mélangent les souris et les canards dans un tutti frutti décomplexé. Du fond des océans aux montagnes de la lune, en passant par le cœur de la jungle et le centre de la terre, les deux héros affrontent une scolopendre géante, un mammouth en colère, des météorites, le yeti, un tyrannosaure, des Séléniens, Neptune et son trident… Même pas fatigués!

Mickey est un vrai petit scout, souriant dans l’adversité et ne baissant jamais les bras; c’est aussi le souriceau teigneux des débuts, qui tape les plus grands que soi: il boxe la pieuvre et flanque une mémorable tripotée aux Rapetou. A Donald, indécrottable loser immature et égocentré, incombe le contrepoint comique.

Déchaîné, Trondheim feuillette le catalogue de l’Aventure, citant Mû le continent perdu, Chérie, j’ai rétréci les gosses, l’Eldorado, Pellucidar, Indiana Jones ou Bob Morane, avec un indispensable zeste de postmodernisme. Formé à l’école des Gobelins, Keramidas a travaillé pour Disney. Il a les personnages bien en main et se distingue par le dynamisme affolant de ses dessins. Enfin, la coloriste Brigitte Findakly, à grand renfort de couleurs passées et de trames mécaniques confère aux vignettes une texture surannée. Certaines planches ont jauni au soleil des étés de jadis ou portent la marque d’un verre de Vivi-Cola. Le bas d’une planche est même déchiré. Dommage: il n’est pas exclu que dans ces cases tronquées un chien ait manqué de respect au commissaire Finot…

Changement d’ambiance avec Cosey. Lui aussi a grandi avec Mickey et, dans les années 70, de passage en Californie, a proposé ses services à Disney. L’idée de passer des années à «dessiner le chapeau de Goofy» l’a découragé. Il a préféré suivra sa voie royale. A travers la série Jonathan et des one-shots brillants comme A la Recherche de Peter Pan, Le Voyage en Italie ou Le Bouddha d’azur, le trait du dessinateur vaudois s’est épuré. Son graphisme tenant de la calligraphie est-il compatible avec de petits animaux américains rigolos? Assurément. L’économie des moyens, l’emploi de clair-obscur superbes, les aplats où dominent le bleu et le jaune, alliés à un sens cinématographique du montage et du cadrage, font d’Une Mystérieuse Mélodie l’album qui nous manquait en 1960.

Fin spécialiste de l’univers de Walt Disney, Cosey recrée le décor rural du Mickey primitif, les petits trains serpentant comme dans Dumbo, ainsi que ses personnages – Dingo, Horace Dusabot, Clarabelle Bellecorne et même le jars Gus quand il s’appelait encore Eloi. L’action se situant en été 1927, Mickey n’a pas encore rencontré Donald. Le canard rageur vit au bord de l’eau et tire sur les trains qui passent.

Excellent dessinateur, Cosey est aussi un grand scénariste. Son Mickey est d’ailleurs scénariste pour Hollywood. Mais Big Boss est las de ses histoires optimistes. Il veut «du drame, de l’amour, des larmes, de l’infamie, de la trahison». Du Shakespeare, donc. Le candide souriceau est-il capable d’aller contre sa nature? La pièce inédite du Barde que ce dadais de Dingo a trouvée pourra-t-elle l’aider? Et qui est cette énigmatique inconnue qui lui a subtilisé son scénario dans le train de nuit? Guidé par une mélodie obsédante, Mickey mène l’enquête. Elle le mène à une charmante roulotte parmi les arbres centenaires, la thébaïde d’une musicienne talentueuse. Elle s’appelle Minnie et elle a un petit chapeau fleuri. C’est parti pour de folles Silly Symphonies…

Mickey est bien vivant. En octobre, il revient sous les plumes de Loisel et de Tébo.

À lire:

Deux beaux albums

Mickey’s Craziest Adventures, de Lewis Trondheim et Keramidas, Glénat, 48 p.

Une Mystérieuse Mélodie ou Comment Mickey rencontra Minnie, de Cosey, Glénat, 64 p.