Lion d'or de la meilleure première œuvre à la Mostra de Venise cet automne, le film d'ouverture du 19e Festival international de films de Fribourg ne pouvait pas posséder un titre plus approprié à l'esprit de la manifestation: Le Grand Voyage. D'autant que celui-ci, très joliment filmé par Ismael Ferroukhi, concentre, dans son récit, l'idéal même de la semaine de projections, d'expositions et de rencontres qui se termineront dimanche 13 mars: la rencontre de cultures, de langues et de générations qui ne se parlent que rarement dans le tout-venant cinéma industriel.

Ainsi donc de ce père (Mohamed Majd) qui contraint son fils (Nicolas Cazalé), lycéen d'Aix-en-Provence indifférent à l'islam, de le conduire, à bord d'une voiture d'occasion, jusqu'à La Mecque (avec des images jamais vues). Au cours du périple qui traverse les Balkans ravagés puis le Proche-Orient, les neiges de Bulgarie puis le sable du désert, le patriarche buté et le jeune impatient font, surtout, un long chemin de compréhension l'un vers l'autre.

Mais à l'instant des discours d'ouverture, avant la projection de ce beau film à découvrir ensuite en Suisse romande dès le 9 mars, ce titre, Le Grand Voyage, prendra aussi un autre sens, plus triste. L'autre grand voyage, c'est celui de son producteur Humbert Balsan. Un aller simple vers l'au-delà qui a pris tout le monde de court le 10 février dernier, laissant inconsolable toute personne qui tient à l'idée d'un cinéma indépendant.

Une bonne partie des téléspectateurs qui ont suivi la cérémonie des Césars, samedi dernier, ne l'ont peut-être pas saisi, mais c'est bien de cet Humbert Balsan dont parla Yolande Moreau, meilleure actrice pour Quand la mer monte: «Ce film nous a pris cinq ans de bric et de broc. On a toqué aux portes. Il nous fallait un producteur cow-boy, mais il n'y en a pas 36 sur la place du marché. Alors voilà. Mon beau Humbert, mon beau cow-boy, j'aurais tellement aimé que tu sois là ce soir, à jubiler d'avoir ce César.»

Ils auraient pu être nombreux à rejoindre la comédienne ce soir-là, d'Occident jusqu'au Moyen-Orient: James Ivory ou Youssef Chahine dont Balsan soutenait les films depuis un quart de siècle, mais aussi le Palestinien Elia Suleiman et son Intervention divine, Sandrine Veysset qui lui devait tous ses films, à commencer par le premier auquel personne d'autre n'avait cru (Y aura-t-il de la neige à Noël?, 1996), ou encore Brigitte Roüan et Bela Tarr dont les nouveaux projets, financés par Balsan, sont actuellement en préparation. Hors de toute influence, en particulier du diktat des télévisions, cet homme, que tout le monde disait bon vivant, affable, passionné, humain, généreux et risque-tout, avait produit une soixantaine de films.

Les cinéphiles se souviendront longtemps du discours de Gilles Porte, le coréalisateur de Quand la mer monte venu recevoir avec Yolande Moreau l'autre César du film samedi passé, celui de la meilleure première œuvre: «On avait rencontré une trentaine de producteurs. Deux seulement avaient accepté de nous suivre tout de suite, sans chaîne de télévision hertzienne: Paolo Branco et Humbert Balsan… Enterré au cimetière Montmartre près de François Truffaut, Humbert partageait sans doute avec l'auteur des 400 Coups l'idée que le cinéma est plus important que la vie. Mais le cinéma aimait-il suffisamment Humbert? Travailler avec Humbert, c'était se retrouver au bistrot du coin, très loin d'une économie de marché… Que tout le cinéma indépendant soit associé à ce César. Indépendance difficile à assumer hier et sans doute encore plus difficile depuis qu'un rameur a sauté à l'eau.»

Le 10 février à 9 heures du matin, dans les locaux parisiens de sa société Ognon Pictures, Humbert Balsan vient de terminer une réunion de travail. Apparemment remis d'une récente dépression, il fait pourtant le choix de se pendre, sur place, dans son bureau qui donne sur l'église Saint-Eustache. Il avait 50 ans. Comme sa famille et ses proches, comme tous ceux qui aiment le cinéma, les organisateurs du Festival de Fribourg se seraient bien passés de cette triste nouvelle: Le Grand Voyage avait été choisi pour l'ouverture bien avant ce funeste 10 février.

19e Festival international de films de Fribourg. Fribourg, Bulle et Guin/Düdingen. Du 6 au 13 mars. (Rens. 026/341 08 35 et http://www.fiff.ch)

Le Grand Voyage, d'Ismael Ferroukhi (France 2004): film d'ouverture sa 5 à 18 h au Prado 1 à Bulle et di 6 à 19 h 30 au Rex 1 à Fribourg. Sur les écrans romands dès le mercredi 9 mars.