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Bande dessinée

Souvenirs d’un film disparu

Poursuivant leur cartographie du monde des «Cités obscures», François Schuiten et Benoît Peeters exhument un film surréaliste maudit auquel ils avaient participé

Genre: Bande dessinée
Qui ? François Schuiten et Benoît Peeters
Titre: Souvenirs de l’éternel présent
Titre Original: Les Cités obscures
Chez qui ? Casterman, 78 p.

Que François Schuiten et Benoît Peeters me pardonnent ce détournement de leur magnifique titre, Souvenirs de l’éternel présent. Mais ce nouvel opus, intégré dans l’univers des Cités obscures après une genèse longue et chaotique, a beaucoup à voir avec les rapports passionnés, pas toujours payés de retour, de nos deux complices avec le cinéma. Et plus largement d’ailleurs avec l’audiovisuel et toute forme ou tout support qui les titillent pour peaufiner leur imaginaire en sortant du cadre strict des cases et des bulles; ce qu’ils ont évoqué lors d’une récente rencontre à Paris.

L’histoire de l’Eternel présent commence en 1987, lorsque Schuiten est contacté par un cinéaste belge proche des surréalistes, Raoul Servais, qui vient de remporter le Prix du court-métrage à Cannes. Il demande au dessinateur de concevoir tous les décors d’un long-métrage ambitieux auquel il travaille depuis le début des années 70, Taxandria, sur lesquels des acteurs réels seront incrustés. Mais la technique est balbutiante (et se fera déborder par l’explosion des technologies numériques), le financement aléatoire, le tournage de la partie live entrepris à Budapest juste avant la chute du Mur est calamiteux, et le scénario original de Servais est repris par Alain Robbe-Grillet, puis par des équipes américaines, qui l’édulcorent et le vident de ses éléments les plus originaux et personnels.

Le film sort neuf ans après, en 1996, mais c’est un échec. Les producteurs tombent en faillite, les bobines disparaissent et seuls quelques extraits sont sauvés. Servais ne veut plus entendre parler de ce film maudit, le renie. «C’est ce qui aurait pu devenir un immense film culte qui a avorté», soupire Schuiten. Peeters et lui ne parviennent pas en faire leur deuil. Avant même la sortie du film, en 1993, ils publient un petit livre avec un certain nombre d’illustrations écartées par la réalisation (chez Arboris).

«J’avais accumulé 300 à 400 dessins en répondant aux évolutions du scénario, se souvient Schuiten. Et comme pour mes autres travaux, je les avais gardés dans un tiroir, particulièrement bourré. Je ne pouvais me résoudre à le vider.»

D’où l’idée de redonner vie à Taxandria vingt ans après, en remaniant les dessins d’origine et le propos pour les adapter à la bande dessinée. «On peut très bien réinvestir le matériel existant et le prendre comme une page blanche, souligne Peeters, et raconter une histoire à notre façon, tout en retrouvant des éléments souhaités au départ par Servais.» La moitié des dessins sont nouveaux, surtout les gros plans, et les autres ont été mis en couleurs. Et les personnages ont été rajoutés dans les décors, vides à l’origine, de même que textes et bulles.

Repartant du projet initial de Servais, «ce livre est donc à bien des égards comme la mémoire d’un film fantôme, les vestiges d’un Taxandria qui ne vit jamais le jour», écrit Benoît Peeters dans une postface qui rend hommage au cinéaste et à son rôle.

L’histoire, une fable très allégorique, met en scène Aimé, le dernier enfant de Taxandria, une cité agonisante ravagée par un cataclysme dont il est interdit de parler et figée dans le présent: on ne peut évoquer ni le passé ni l’avenir, toutes les machines ont été entassées dans un musée que personne ne visite, les livres n’existent plus. Jusqu’au jour où Aimé découvre sous une bibliothèque vide un vieux volume (qui ressemble fort aux anciennes éditions Hetzel de Jules Verne) qui lui ouvre les yeux. Dirigée par un couple autocrate qui fait irrésistiblement penser aux Ceausescu, la ville a été victime de la méga­lomanie de ses dirigeants et de l’irresponsabilité des savants, sommés de trouver comment dupliquer ces précieux leaders pour le bien du reste du monde.

Bien sûr, une manipulation irresponsable dérègle le climat et provoque un gigantesque raz-de-marée suivi de bouleversements géologiques qui isolent complètement Taxandria du reste du monde des Cités obscures. Rongés de culpabilité, les survivants abolissent toute technologie et tout progrès, et éradiquent tout souvenir de la grande faute. Régénéré par ces révélations, Aimé part à la découverte de la vraie vie, loin de cet espace clos et moribond.

Ces pages poétiques et fantastiques, avec la touche surréaliste amenée par Servais (qui avait d’abord tenté de construire son film sur les peintures de Delvaux), s’insèrent sans heurt dans l’univers parallèle et cohérent des Cités obscures échafaudé par Schuiten et Peeters. D’ailleurs, Taxandria ne figurait-elle pas dès 1996 dans le Guide des cités, véritable guide touristique pour un monde fictif, citant l’isolement et l’incertitude des informations sur cette ville mystérieuse?

Mais Taxandria va connaître d’autres avatars, au grand amusement de nos deux auteurs, qui adorent bousculer les frontières des genres: une conférence-fiction musicale sur Souvenirs de l’éternel présent, accessible aux enfants, est déjà agendée dans plusieurs villes, sur la base des dessins à nouveau débarrassés de leurs textes. Et une adaptation va être déclinée pour l’iPhone, et toucher de nouveaux publics.

Parallèlement, les deux auteurs ont entrepris une modernisation de toute la série des Cités obscures, se contentant parfois d’une nouvelle photogravure et d’une amélioration des couleurs, mais ajoutant aussi des éléments, voire remaniant complètement la fin, pour L’Ombre d’un homme… en gardant la même couverture, contrairement à de fréquentes astuces éditoriales!

Après Taxandria, François Schuiten a été sollicité pour d’autres projets cinématographiques. Il a travaillé pour un projet d’adaptation d’A la Croisée des mondes de Philip Pullman, dans la veine du Seigneur des anneaux, et ses dessins ont emballé producteurs et réalisateurs… bientôt éjectés au profit «d’un faiseur américain». Ce qui a donné le très hollywoodien The Golden Compass (La Boussole d’or), avec Nicole Kidman et Daniel Craig: «Il ne reste que quelques éléments épars de mon travail, que j’ai beaucoup de peine à revendiquer!» s’exclame Schuiten, fataliste.

Plus réjouissant, sa collaboration avec son ami Jaco Van Dormael pour Mr. Nobody, prévu en 2010 sur les écrans: le dessinateur, ainsi que Benoît Peeters et une scientifique ont été invités par le cinéaste à réfléchir sur la visualisation de futurs possibles. Les dessins de Schuiten ont inspiré les décors du film, dont la décoratrice (donc indirectement le dessinateur…) a été primée à la Mostra de Venise. «Le travail que l’on fait pour un réalisateur est de toute façon un enrichissement, note Schuiten, il me permet d’avoir un autre regard quand je reviens à la bande dessinée. Je le vois aussi avec un projet d’opéra auquel je collabore à Los Angeles.»

«Ce livre est comme la mémoire d’un film fantôme»

Un couple autocrate qui fait irrésistiblement penser aux Ceausescu

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