Carlos de Angulo. La Guerre civile à sept ans. Trad. de Jean Chalon. Le Rocher, 158 p.

Au milieu du siècle dernier, Jean Chalon, nommé lecteur à l'Université de Valence, s'éprit de la région et fit connaissance d'un jeune collègue, spécialiste de la Révolution française, Carlos de Angulo, et de sa famille. Carlos annotait les Mémoires de Mme Campan et de Mme de Tourzel. Par la suite, il prit la plume pour son propre compte et publia Le Riz à la fourchette, Souvenirs d'un enfant de droite pendant la guerre d'Espagne (le peuple, lui, mangeait le riz à la cuillère).

Voici, sous un titre plus attrayant, une réédition bienvenue de ce livre traduit et publié en 1979 par Jean Chalon, et salué alors unanimement par la critique, Julien Green, Michel del Castillo, etc. «Le premier mérite, qui n'est pas mince, de ce livre émouvant, tendre et souvent très drôle, est de restituer la vérité profonde du drame de la société espagnole de 1936 à 1939», écrivait Marcel Niedergang dans Le Monde.

De 1936 à 1939, Valence a été tenue par les républicains. Sur une carte de la situation militaire en 1938, l'Espagne républicaine est réduite au quart sud-est du pays et, coupé de ce quart, le nord de la Catalogne. Le clan Angulo a vécu ces quatre années sous les rouges, qui commencèrent par incendier les églises et les couvents et multiplièrent les perquisitions à domicile en quête d'armes, de bijoux, de radios (pour empêcher l'écoute de la radio franquiste) et d'objets de culte dissimulés. Les bonnes familles accueillent comme domestiques les nonnes chassées. Aristocrate et monarchiste, le père du narrateur dirigeait la Société étrangère de constructions, qui édifiait un barrage aux environs; certains ouvriers voulaient l'assassiner au cours d'un paseo. Mais d'autres ouvriers et leurs femmes protégeaient cet homme bon et généreux: ils l'accompagnaient dans ses déplacements et montaient la garde devant sa maison.

Les grandes affaires étaient le ravitaillement, la syndicalisation forcée du personnel de maison, les bombardements, le blackout, la lutte contre les poux, la perpétuation du culte catholique: retour aux Catacombes, chapelle dissimulée dans le dressing-room, messes et baptêmes clandestins… Et puis hébergement obligatoire, chez les riches, de fonctionnaires venus de Madrid où la guerre rendait le travail impossible. Quatre chez les Angulo. On découvre que, dans chaque groupe de miliciens, il s'en trouve presque toujours un «bon» qui tente de calmer et de détourner l'excitation haineuse des autres. Vu par les yeux d'un garçonnet, c'est un mélange de tracasseries et de privations, de panique et de culot.

Le vent tourne: en juillet 1939, les troupes nationalistes entrent dans Valence tandis que la bourgeoisie accroche des brocards rouges et jaunes aux fenêtres; on restaure et remet dans l'église la statue de Notre-Dame des Abandonnés, on va en procession célébrer son retour et rendre grâces. On aurait aimé savoir quel fut le sort des rouges… Mais c'est une autre histoire.