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Souvenirs tumultueux d’un poète allemand au soir de sa vie

Hans Magnus Enzensberger a marqué la vie littéraire et intellectuelle de la République fédérale d’Allemagne comme peu d’autres. Dans «Tumulte», il revient sur le bouillonnement social des années 1960

Né en 1929, Hans Magnus Enzensberger passe son enfance à Nuremberg. En 1957, il publie un premier recueil de poèmes très remarqué, intitulé Défense des loups. Entre un Rilke impressionniste et sentimental et la poésie plus concrète de Brecht, marquée par la guerre, Enzensberger a trouvé sa place et un style pour décrire l’atmosphère maussade et étroite de l’Allemagne de l’Ouest: «Ne lis pas d’odes, mon fils, lis les horaires des trains: / ils sont plus précis. Déroule les cartes marines, / avant qu’il ne soit trop tard. Sois vigilant, ne chante pas.» Le poète conçoit un espace d’expression à la fois ironique et réfléchi dont le centre est le langage. A seulement 33 ans, il reçoit l’une des plus prestigieuses distinctions littéraires, le Prix Georg-Büchner.

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Enzensberger est aussi connu pour ses innombrables essais politiques et sociaux. Il explore toutes les formes possibles: le traité, la critique, la lettre ouverte, la parodie, le manifeste, le pamphlet, l’exposé, etc. Il parvient avec une impressionnante maîtrise argumentative à faire part de son scepticisme, et devient au fil des décennies un des observateurs de la société allemande les plus suivis, se plaçant volontiers dans une posture de provocation intellectuelle. Après la réunification, son aura publique faiblit mais il continue infatigablement à écrire, traduire et éditer.

Souvenirs d’URSS

Les esquisses autobiographiques et les notes qui forment Tumulte reflètent l’exploration des différentes formes textuelles que peut prendre l’essai chez Enzensberger. Ce curieux livre ne correspond à aucun genre littéraire établi. L’auteur met ainsi en scène les coulisses du projet et explique que c’est en rangeant sa cave qu’il fait une découverte: «Entre les casiers à bouteilles et les boîtes à outils sommeillaient quelques cartons» remplis de notes personnelles, de lettres, de coupures de journaux datant de cette époque. «La cave», c’est ici peut-être aussi une manière de dire «le subconscient»?

Au soir de sa vie, le grand homme de lettres se souvient de ses voyages en URSS. Lors du premier, il rencontre Khrouchtchev, lors du deuxième, une certaine Macha… En 1963, Enzensberger est invité aux côtés de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et bien d’autres à une grande conférence internationale sur la paix. Il est le benjamin. Comme il fallait bien aussi un auteur d’Allemagne de l’Ouest, il pense avoir été convié en raison de son jeune âge, qui faisait qu’on «pouvait être sûr de ne pas tomber sur des détails fâcheux datant de la période nazie». Pour que la délégation puisse rencontrer Khrouchtchev dans sa maison de vacances à Sotchi, un avion est affrété spécialement. Enzensberger fait un portrait bref mais convaincant de cet homme «dénué de la folie des grandeurs et du délire de persécution qui caractérisaient ses prédécesseurs».

Rencontres spontanées

Deux ans après, le poète entreprend un deuxième voyage tous frais payés par l’URSS. Cette fois, notre protagoniste y reste plusieurs mois et traverse le pays d’un bout à l’autre, rencontre des ingénieurs et des hauts fonctionnaires. Pour la puissante Union des écrivains soviétiques qui l’invite, il s’agit de présenter au monde le succès du communisme. Mais l’auteur devine ces intentions et cherche les rencontres spontanées avec la population. Il découvre les kommunalka, ces appartements partagés typiques du soviétisme. On peut placer ce récit de voyage à côté d’ouvrages comme La fin de l’homme rouge de la journaliste biélorusse Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature 2015.

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Il rencontre celle qui deviendra sa deuxième femme durant l’un de ces interminables dîners officiels où se succèdent les discours sur la paix dans le monde et les toasts portés à la fraternité entre les peuples. La vodka coule à flots et l’auteur a appris à discrètement vider son verre sous la table pour tenir. La relation avec Macha, cet amour fou, dont la flamme brûle surtout dans l’impossibilité idéalisée, forme un semblant de fil rouge entre les parties du livre.

Dialogue avec cet autre soi

La troisième partie est la plus réussie. Elle se présente sous la forme d’un dialogue avec cet étranger qui surgit des papiers découverts à la cave; ce moi d’il y a quarante ans. On suit alors une longue discussion entre deux Enzensberger, l’un interroge et l’autre, bon gré mal gré, répond, esquivant parfois telle ou telle question trop intime. S’il divague trop longtemps sur le contexte sociopolitique, le narrateur se fait rappeler à l’ordre par son alter ego. Ces deux voix s’invectivent, se taquinent.

L’Enzensberger de 2015 (en italique dans le texte) fait remarquer à son interlocuteur qu’il était quand même marié au moment où sa relation avec Macha devient sérieuse. Hans Magnus de 1967 acquiesce et ajoute: «Surtout à cause de notre fille Tanaquil, j’avais du mal à envisager un divorce. Même un pédant comme toi peut comprendre ça.»

Globe-trotter en fuite

Avec ce montage habile, le livre gagne en qualité esthétique. L’introspection sincère est teintée d’autodérision. Entre 1967 et 1970, Enzensberger habite théoriquement à Berlin-Ouest, où il est lié à la gauche radicale. Mais en pratique, il mène durant ces mille jours une vie de globe-trotter qui se fuit. Son «roman russe», comme il appelle sa relation avec Macha, s’emballe dramatiquement. Il fait des allers-retours entre Moscou et la Norvège où vit sa première femme, accepte un poste de professeur invité aux Etats-Unis dans un campus finalement trop tranquille pour cette année 1968. Soi-disant pour protester contre la guerre au Vietnam, il démissionne du jour au lendemain et accepte une invitation à Cuba, où il porte un regard d’observateur curieux et avisé sur l’île communiste.

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Un élément qui caractérise ce texte autobiographique, c’est l’empathie qu’a l’auteur pour les petites gens qu’il rencontre au fin fond de la Sibérie ou à La Havane. Ses mots pour les soixante-huitards imprégnés d’un idéalisme trop radical touchent: «Personne ne cite les noms de ceux qui ont fini dans le bourbier de la drogue, en prison ou en psychiatrie. Les suicides n’ont pas été rares. En prenant mes distances, ce qui pour moi fut plutôt un gain de liberté, je pense souvent à ces perdants.»



Hans Magnus Enzensberger, «Tumulte», traduction de l’allemand de Bernard Lortholary, Gallimard, 286 p.

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