histoire

Souvenirs de voyage dans la «patrie des travailleurs»

Dès les années vingt, de nombreux intellectuels français ont visité l’URSS. Deux chercheuses ont exploré les coulisses de cette opération de propagande

Genre: histoire
Qui ? Sophie Cœuré et Rachel Mazuy
Titre: Cousu de fil rouge. Voyages des intellectuels français en Union soviétique
Chez qui ? CNRS Editions, 380 p.

«Comme nous avons eu l’occasion de vous le dire, nous sommes remplis d’admiration pour les masses ouvrières qui travaillent avec un courage au-dessus de tout éloge à la réalisation du Plan.» Ce commentaire d’un couple d’instituteurs qui a visité l’URSS en 1931 donne le ton: la «patrie des travailleurs» suscite un intérêt qui ne se dément pas, de la révolution à l’après-guerre.

Effectué par des militants ou des compagnons de route actifs dans des associations vouées à l’amitié franco-russe, mais aussi par des journalistes, des artistes et des intellectuels plus ou moins amicaux ou critiques, le voyage en URSS, avec les conférences ou les publications réalisées au retour, s’apparente entre les années vingt et la fin de la Guerre froide à un genre politico-littéraire à part entière, immortalisé notamment par le critique Retour d’URSS d’André Gide et une abondante production laudative à la postérité moins glorieuse.

Profitant de l’ouverture des archives russes, deux chercheuses du CNRS ont exploré les coulisses de la VOKS, l’administration chargée d’organiser ces voyages. Le résultat – une série de documents, classés par date et par genre – est d’un abord austère, mais l’effort, amoindri par un appareil critique efficace, est récompensé. Telles qu’elles émergent des demandes formulées par les voyageurs, des programmes qui leur sont offerts et des rapports dressés sur leur séjour, les relations entre hôtes et invités sont tout sauf simples, marquées de part et d’autre par des cautèles diplomatiques, de solides préoccupations utilitaristes et de fréquents malentendus.

Côté soviétique, il s’agit d’obtenir des relais susceptibles de vanter en Occident les réalisations de la révolution et d’y contrer ce qui est vu comme une propagande antisoviétique massive. Dans ce but, on peut prendre le risque d’élargir le cercle des invités au-delà de celui des sympathisants. On croise ainsi Drieu la Rochelle, de passage à Moscou en 1935 au retour d’une visite au congrès nazi de Nuremberg. Invité sur les conseils d’André Malraux, il laisse au rapporteur de la VOKS l’impression «que le faire passer de ses positions bourgeoises à des positions plus proches des nôtres serait extraordinairement difficile, si ce n’est tout à fait impossible».

Pourtant, les sympathisants ne sont pas toujours de tout repos, même si la critique ouverte sur le modèle gidien demeure rare. Même un fidèle ami comme Romain Rolland, accueilli en grande pompe en 1935, n’a pas emporté que des impressions favorables de ses différents séjours. C’est ce qui transparaît d’une lettre préoccupée, consacrée au projet de sa femme de publier, après son décès, des extraits de son journal russe.

Il faut dire qu’éviter tout incident ou tout regard de biais sur le paradis des travailleurs n’est pas une mince affaire. On frémit ainsi en imaginant le sort de l’interprète Trubitsyn, qui a fourvoyé en 1952 une délégation française sur une route où travaillaient des détenus sous garde. La même année, le peintre Jean Hugo, qui avait croqué des rues moscovites, prend très mal de se faire confisquer ses esquisses par la milice. On devrait peut-être, commente le référent de la VOKS, «donner des instructions aux accompagnateurs sur la manière d’agir si des étrangers se mettent à dessiner ou à photographier».

Tous les voyageurs ne sont pas invités. La majorité voyage à ses frais sur les circuits mis au point par l’Intourist. Et ils sont nombreux à solliciter une invitation, une aide ou simplement une autorisation – du «petit philatéliste» qui demande en 1937 des cartes de Sibérie pour organiser un voyage avec ses parents aux professionnels que sont Alexandra ­David-Néel, désireuse en 1929 d’explorer la Mongolie et les bords du lac Baïkal, ou la journaliste ­Hélène Gosset, dont l’entregent un peu déjanté réussit presque à attendrir un préposé pourtant plus que sceptique sur sa culture politique. N’a-t-elle pas eu le front d’écrire au camarade Staline, dont elle sollicite en vain une audience, que «quelques minutes passées avec une Parisienne pourraient le divertir»? Bref: «Gosset est une véritable journaliste parisienne – superficielle, insistante, pleine d’esprit et d’un excellent caractère.»

Ces instantanés constituent le côté pittoresque d’une documentation par ailleurs plus aride – circulaires administratives, chiffres, constats lapidaires ou au contraire formules de politesse ampoulées dont il n’est pas toujours possible de déchiffrer le sous-texte. La raideur dont témoignent ces documents n’est pas étrangère aux difficultés rencontrées par l’URSS pour améliorer son image à l’étranger. Journaliste à L’Humanité , Pierre Courtade essaie en 1947 de le faire comprendre à un membre de la direction de la VOKS, qui résume ainsi son propos: «La majorité des journalistes venus ici étaient des salauds antisoviétiques, surtout les Américains, mais il y en avait aussi […] qui voulaient présenter l’Union soviétique et les personnes soviétiques et ce qu’ils voyaient ici d’intéressant et de nouveau. Et que se passe-t-il? Des Soviétiques, ils n’en voient pas, ils mijotent dans leur propre jus, à chaque pas ils se heurtent à la bureaucratie et à ses lenteurs administratives.» Ce à quoi l’auteur assure lui avoir répondu que ce qu’il traitait de bureaucratie «ne pouvait être que le travail incapable de quelques personnes isolées, que nous critiquons chez nous de manière appropriée».

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1934

Extrait d’un rapport de la VOKSsur le voyage de Claude Pivert, frère du dirigeant socialiste Marceau Pivert

«Madame Lahyle connaît personnellement ainsi que son frère.C’est un membre en vue du Parti socialisteet elle dit qu’il faut faire très attention à lui»
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