«Le Misanthrope» de Molière est sa pièce fétiche, Alceste, son double théâtral. Jacques Lassalle est aussi épris d'absolu que porté à l'autoflagellation. Il est excessif en tout, capable, paraît-il, de traverser Avignon au petit matin, pieds nus, comme un pèlerin victime d'une insolation, après l'échec d'Andromaque dans la Cour d'honneur du Palais des Papes au Festival 1994. Puis de déclarer renoncer à jamais à la mise en scène. Avant de retomber dans les bras de ce diable de théâtre.

L'ex-patron du Théâtre national de Strasbourg entre 1980 et 1989, l'ex-administrateur de la Comédie-Française est un enfant du paradis (il a découvert le bonheur théâtral dans les années 50, à travers le Théâtre national populaire de Jean Vilar) qui a souvent fréquenté l'enfer. Il en a ramené un sens aigu du malentendu, qui a inspiré en 1998 un chef-d'œuvre: Pour un Oui ou pour un non, de Nathalie Sarraute, au Théâtre de Vidy-Lausanne. Devenu plus serein, l'artiste, 64 ans, retrouve actuellement Vidy avec Un Jour en été, pièce mélancolique signée du Norvégien Jon Fosse (Tempo du 25 janvier et LT du 1er février).

Samedi Culturel: Vous entretenez avec la scène une relation d'amour-haine et vous multipliez les spectacles. Quel est le ressort de cette suractivité?

Jacques Lassalle: Un désir théâtral puissant qui l'emporte sur le rejet. Mon paradoxe est que j'ai vécu quarante ans à me rebeller contre le théâtre, tout en passant ma vie dans les salles obscures. Je suis d'ailleurs un des metteurs en scène qui va le plus souvent voir ce que font ses confrères.

Après «Médée» d'Euripide au dernier Festival d'Avignon, vous abordez à présent Jon Fosse. Comment passe-t-on de la fureur tragique aux ondes de choc souterraines d'«Un Jour en été»?

Ce sont évidemment deux écritures aux antipodes l'une de l'autre. Mais il y a un moment où la plus grande fidélité à une œuvre, à sa musique interne, passe par la plus grande réappropriation. Je veux dire par là que chaque spectacle doit être considéré à la fois comme autonome, tout en faisant partie d'une longue phrase. Celle que le metteur trace d'une création à l'autre.

Adepte d'un théâtre intime, vous avez rencontré Nathalie Sarraute, un des écrivains qui ont le mieux su parler des relations fissurées. Quel rôle a-t-elle joué dans votre carrière?

Cette femme a été essentielle. Je suis émerveillé qu'un écrivain ait passé sa vie à parler de tous ces «riens» apparents qui disent l'impuissance du langage. Moi qui ai tendance à me contredire, qui suis sans cesse menacé d'aphasie ou de bégaiement, j'ai découvert avec Nathalie Sarraute une œuvre qui parle de tous ces accidents préconscients, ceux qui rendent la parole maladroite. Cette jeune femme, qui avait 93 ans lors de notre rencontre, m'a appris ceci: le peu de chose qu'on dit est le gage de tout ce qu'on ne peut pas dire.

Le septième art hante vos spectacles. Eprouvez-vous une frustration cinématographique?

C'est vrai, je me ressource principalement au cinéma, dans l'œuvre de réalisateurs comme Dreyer et Ozu, dans la littérature aussi et très peu au théâtre. D'une certaine manière, je fais du théâtre à partir de mon désir de faire du cinéma. Mais la scène n'est pas un pis-aller. Elle est le lieu d'une expérience bouleversante. Ne serait-ce que parce que chaque spectacle n'a d'avenir que dans nos mémoires et que cet avenir se construit à plusieurs dans une salle.

Vous aimez diriger des stars de cinéma, Isabelle Huppert récemment pour jouer le rôle de Médée. Pourquoi?

Engager une star, c'est lui emprunter un imaginaire, une mythologie dont le spectacle doit bénéficier. Lorsque j'enrôle Isabelle Huppert, j'injecte l'aura d'une comédienne mythique dans la tragédie hellénique.

Comment définiriez-vous un spectacle réussi?

Une belle mise en scène est invisible. Je ne crois pas aux mises en scène ostentatoires, déclaratives, aux actes de provocation. Le théâtre que j'aime est celui de la douceur; c'est aussi celui des catacombes, c'est-à-dire un théâtre du murmure et du silence. Même dans un espace aussi démesuré que la Cour d'honneur du Palais des Papes, il faut trouver le ton de la confidence. Antoine Vitez rêvait d'un «théâtre élitaire pour tous.» Moi, je suis pour un «théâtre intimiste pour tous».

Le metteur en scène est un homme invisible…

Oui, chaque acteur est dépositaire de mes intentions, qu'il finit par s'approprier. Ce processus-là est parfois très long. Je rêve toujours que la centième représentation d'un spectacle soit plus excitante que la première.

Qu'éprouvez-vous au terme des répétitions, lorsque la première arrive?

Le soir de la première, lorsque le public prend place dans la salle, je me sens comme veuf ou orphelin. Le metteur en scène se sent dépossédé au profit de l'acteur qui se voit doté de tous les pouvoirs, en général dans une loyauté absolue. Cette dépossession est inséparable d'un sentiment de souffrance, même lorsque le travail en amont de la représentation a été très harmonieux.

Alceste est un modèle pour vous, vous avez d'ailleurs publié un recueil d'articles sous le titre «L'Amour d'Alceste» (P.O.L).

Vous sentez-vous vraiment misanthrope?

Oui, mais par amour. Mon schéma est le suivant: «Je t'aime trop pour t'accepter comme tu es.» Tout mon métier de metteur en scène est là: je ne suis pas là pour dire aux acteurs qu'ils sont sublimes, je suis là pour les rendre sublimes. Etre Alceste, c'est être toujours «en quête de». Et c'est souvent à la limite du supportable.

Un Jour en été, de Jon Fosse, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu'au 18 février

(tél. 021/619 45 45).