Pour un nouveau directeur, un premier spectacle fixe le cap

Un directeur, quand il prend possession d'une maison, est toujours pressé d'affirmer sa griffe. Son premier spectacle, comme metteur en scène ou producteur, revêt alors souvent une valeur programmative. Il a ce rôle: signifier une rupture - d'esthétique, de répertoire - par rapport à l'ère du prédécesseur; et, corollaire, dessiner une ligne, un idéal, un rêve de théâtre.

Dans un spectacle inaugural, il y a donc comme le secret des saisons à venir. Les exemples abondent. Lorsque Hugues Gall devient directeur du Grand Théâtre de Genève en 1980, il programme en septembre Don Giovanni, dans une mise en scène de Maurice Béjart, avec Ruggero Raimondi dans le rôle-titre. La distribution donne le frisson. Le nom de Béjart enflamme bien au-delà des initiés. C'est un coup. Une entrée en matière tonitruante. Par la suite, sous la direction d'Hugues Gall, le Grand Théâtre se distinguera souvent par le brio de ses castings.

Admiré à Berlin-Est depuis la fin des années 1950, invité à partir de 1970 en France comme en Italie, le Suisse Benno Besson accepte la direction de la Comédie de Genève en 1982. L'artiste, 60 ans, doit conquérir un public genevois qui boude la salle du boulevard des Philosophes. Il décide de monter L'Oiseau vert de Gozzi. Une féerie farceuse pour acteurs masqués. Alain Trétout - qui joue le père dans Le Jeu de l'amour et du hasard à Carouge- incarne l'oiseau vert. Le spectacle est un chef-d'œuvre d'invention et de maîtrise. Les guichets sont pris d'assaut. Des directeurs de théâtre étrangers font le déplacement. Cet Oiseau vert est un symbole: une esthétique s'épanouit, la Comédie acquiert une dimension internationale.

Même scénario ou presque en 1989 au Centre dramatique de Lausanne. Matthias Langhoff succède au tandem formé par les Vaudois Pierre Bauer et Jacques Bert. Et transforme la maison lausannoise en manufacture survoltée. Il offre la première saison deux spectacles, dont La Mission de Heiner Müller alliée au Perroquet vert d'Arthur Schnitzler. Tout frappe: des images grandioses qui sont autant de tableaux en lambeaux, des acteurs en proie au vertige, une patte de peintre autant que d'architecte. Matthias Langhoff quitte Vidy en 1991. Mais l'impulsion qu'il a donnée est décisive.

A Carouge aujourd'hui, Jean Liermier s'inscrit dans une ligne proche de celle du Genevois Claude Stratz. En 1989, ce dernier succède à Benno Besson à la Comédie. Et ouvre son mandat avec Chacun à son idée de Pirandello. Stratz brille en accoucheur de sens. Chez lui, pas d'effets superflus. Mais une rage de jouer. Liermier est de cette famille.