Le parfum d’une sale époque se répand sur scène à Genève

Théâtre Le Genevois José Lillo s’inspire du rapport Bergier

Il signe un spectacle en forme de requiem poétique

Que faire de l’histoire quand elle revient en cauchemar; quand elle fait caillot dans la mémoire? Un spectacle, répond le metteur en scène genevois José Lillo. Depuis longtemps, ce lecteur raffiné est obsédé par les années 1930, cette période où l’Europe s’embrume, où des foules cèdent aux harangues des tribuns, où des hommes et des femmes se déterminent, où l’idée même de notre condition se joue. Il s’est penché sur le rapport Bergier, ce mausolée de 11 000 pages, construit par une commission d’historiens sous la direction de Jean-François Bergier entre 1996 et 2001. Il ne l’a pas épluché, non; il s’en est pénétré, comme d’une odeur nauséabonde. De cette fréquentation est née une pièce en forme de requiem, à l’affiche du Poche à Genève. Le spectacle est ambitieux, mais à moitié réussi: il cède au trémolo, au sermon aussi; il touche juste en revanche quand il s’en tient aux faits, à leur généalogie. Orphée l’emporte ici sur Hérodote. Pas toujours pour le meilleur.

L’histoire est un film, mais les images mentent parfois. C’est ce que suggère le dispositif de José Lillo. Voyez la scène, vous êtes dans une salle de cinéma. Un vieil homme va parler dans un instant, il se lève, c’est Maurice Aufair, cet acteur qui en a tant vu. Une demoiselle l’écoutera vaguement dans un fauteuil rouge. Un garçon pâle fera de même dans un autre. Le patriarche rembobine la pellicule. Vous êtes aspiré. Il dessine un paysage, les frontières de l’Europe, celle aussi d’une Suisse qui impose dès septembre 1938 un ­sinistre tampon, cette lettre J au nom de laquelle on refoule les Juifs. Il fait remonter une sinistre barque, celle qu’on disait pleine pour justifier une politique.

Dans cet exercice, Maurice Aufair est merveilleusement parcheminé. Mais voilà qu’à cette litanie succède un autre chant. C’est Lola Riccaboni qui parle. Elle dit ce passage de Joseph Goebbels en septembre 1933, son discours devant la Société des nations, la paix qu’il promet, son avion qui s’envole à Cointrin, les pontes suisses qui saluent à la mode hitlérienne, bras dressé vers le ciel. Bientôt, elle fera le procès du Conseil fédéral de l’époque, de ce mot qui est en soi une borne fatale: «Überfremdung.»

Mais pourquoi ce morceau ne passe-t-il pas? Lola Riccaboni a beau mettre son talent dans la balance, recourir à la sourdine, la rhétorique de José Lillo, ce qu’on pourrait aussi nommer son réquisitoire, est trop emphatique pour ne pas paraître déplacée. L’incantation ne se marie pas toujours avec le fait et sa douleur. La phrase est un piège en soi quand elle devient vague: elle recouvre l’écueil. Le poète n’aurait donc pas raison en la circonstance. Le spectacle le démontre à sa façon.

Ecoutez cette voix solennelle qui resurgit sur la bande, c’est celle du conseiller fédéral Marcel Pilet-Golaz. La France est défaite en ce mois de juin 1940. Et le président de la Confédération appelle le peuple suisse à une renaissance intérieure. L’épisode est connu, n’empêche que ce fantôme donne froid dans le dos. Ecoutez à présent Felipe Castro, son phrasé économe, presque clinique, sa parole qui remonte aux racines de la catastrophe, ces premiers camps de concentration que les Britanniques conçoivent en 1900 en Afrique du Sud, les enfants boers assassinés; le continent africain comme banc d’essai, souffle l’auteur.

A un moment, Felipe Castro dit: «Je lis, je ferme les yeux, je vois.» Dans votre fauteuil, vous fermez alors les yeux et vous êtes voyant.

Le Rapport Bergier, Le Poche, Genève, jusqu’au 22 février; rens. 022 310 37 59; www.lepoche.ch. 1h25.

L’actrice fait le procès du Conseil fédéral de l’époque, de ce mot qui est une borne fatale: «Überfremdung»