En 1993, Steven Spielberg avait proposé pendant l'été un film très grand public: Jurassic Park. Dans la foulée de ce succès, l'hiver venu, le réalisateur américain avait sorti un film plus difficile, plus personnel aussi, de surcroît en noir et blanc: La Liste de Schindler. Cette stratégie du chaud et du froid, du consensus assuré, suivie d'une polémique certaine est sur le point de se répéter douze ans plus tard.

Mercredi dernier, alors que sa Guerre des mondes éclatait sur les écrans de la planète, Steven Spielberg commençait à Malte le tournage d'un nouveau long métrage, pour l'heure sans titre, mais dont la sortie est déjà agendée au 23 décembre prochain. Comme La Liste de Schindler en 1993, le film s'avance en terrain miné: il se concentre sur le sale boulot du Mossad, les services secrets israéliens, dont une dizaine de membres ont été chargés d'éliminer les terroristes qui avaient participé à la sanglante prise d'otages des Jeux olympiques de Munich, en 1972.

Les 5 et 6 septembre de cette année-là, un commando palestinien avait capturé puis éliminé onze athlètes israéliens en Bavière. Cinq preneurs d'otages et deux policiers allemands avaient aussi trouvé la mort. Peu après, Golda Meir, alors premier ministre d'Israël, avait ordonné l'assassinat des membres survivants du commando, ainsi que des proches de l'OLP qui avaient participé à la préparation de la prise d'otages. Une dizaine d'agents du Mossad, dont le futur premier ministre Ehoud Barak, avaient pourchassé et éliminé les terroristes. Voire prétendus terroristes, tant la mission du Mossad s'est notamment soldée par l'assassinat d'un innocent serveur marocain à Lillehammer, en Norvège. Les erreurs, doutes et scrupules des agents du Mossad, dont la mission était baptisée «La colère de Dieu», constituent le thème central du film de Steven Spielberg.

Autant dire que le réalisateur, juif lui-même, prend le risque de stopper net l'élan de sympathie suscité par La Liste de Schindler auprès de la communauté juive. Surtout que les bénéfices de ce film sur l'Holocauste avaient nourri le projet philanthropique de Spielberg, la Shoah Foundation, qui a accumulé des dizaines de milliers de témoignages des survivants de camps de concentration. Selon les journaux américains, l'entourage du cinéaste ne croyait pas qu'il se lancerait sur de tels sables mouvants. Steven Spielberg s'est toutefois avancé, avec résolution, et non sans avoir pris au préalable son temps (cinq ans de préparation), ainsi que de multiples précautions. Il a fait réécrire le scénario d'Eric Roth par le dramaturge Tony Kushner dans le but d'humaniser l'histoire, et a pris conseil à plusieurs reprises auprès de l'ancien président Bill Clinton et des membres de son administration à Washington.

L'une des sources du film est Vengeance (1984), un livre de George Jonas basé sur le témoignage d'un des membres de la mission du Mossad. La crédibilité de ce témoignage a été à maintes fois mise en question, encore tout récemment, au point que le porte-parole de Steven Spielberg a été contraint de préciser que le film s'inspirait de multiples sources et souvenirs directs des événements, et non d'un seul. Ce qui n'a pas empêché d'anciens membres du Mossad de se plaindre il y a quelques jours à l'agence Reuters de ne pas avoir été consultés par l'équipe du film.

Comme à son habitude, le réalisateur ne commente pas, ou très peu ses tournages en cours. Il a cependant envoyé un communiqué au New York Times, au quotidien israélien Ma'ariv et à la chaîne TV Al-Arabiya dans lequel il précise son intention. Selon le réalisateur, la prise d'otages des JO de Munich est «un moment décisif dans l'histoire moderne du Moyen-Orient». Et d'enchaîner: «Voir la réponse d'Israël par les yeux des hommes chargés de venger cette tragédie ajoute une dimension humaine à un épisode horrifiant de l'histoire, auquel nous ne pensons habituellement qu'en termes politiques ou militaires. Assister à la manière dont la résolution implacable de ces hommes a peu à peu laissé place à des doutes sur le sens de leurs actions permet, je pense, d'éclairer l'impasse dans laquelle nous nous trouvons actuellement.»

Steven Spielberg évoque ainsi dans son film plusieurs actualités, comme la situation actuelle au Moyen-Orient. Ou la réaction forcément ambiguë d'un pays, fût-il le plus puissant au monde, après un attentat sanglant et sans précédant contre ses ressortissants. Il rappelle encore que la tactique des «assassinats ciblés», utilisée aujourd'hui par les armées israélienne et américaine, est née avec la mission «La colère de Dieu». Autant de sujets de polémiques, autant d'enjeux importants que le réalisateur ose aborder de front. Reste à voir comment.

Le film sera interprété par Eric Bana, qui tiendra le rôle du chef de la mission israélienne, ainsi que par Daniel Craig, Geoffrey Rush ou encore Mathieu Kassovitz. Outre Malte, le long métrage sera tourné à Budapest et New York.