Genre: RéCITS et DESSINS
Qui ? John Berger
Titre: Le Carnet de Bento
Traduit de l’anglais par Pascal Arnaud
Chez qui ? L’Olivier, 180 p.

Dans sa thébaïde d’Amsterdam, Spinoza ressemblait à «un sorcier forgeant Dieu dans sa subtile géométrie», comme dit Borges. Et pour gagner sa vie, le philosophe polissait des lentilles optiques, une tâche qui l’incitait à méditer sur le regard et sur la manière dont nous percevons l’univers. Voilà ce que rappelle John Berger dans Le Carnet de Bento , un livre où il est aussi question d’une autre passion de Spinoza: le dessin. D’après divers témoignages, on sait qu’il avait toujours à portée de main de petits carnets d’esquisses mais, après sa mort brutale – à cause de la silicose –, ces carnets disparurent et personne ne put jamais savoir ce qu’ils contenaient. Ces objets perdus, l’auteur de King a voulu les reconstituer en se glissant dans la peau de «Bento» – l’un des trois prénoms de Spinoza – et en imaginant comment son œil prenait le relais de sa pensée pour appréhender le monde.

«Je voulais simplement relire certains de ses écrits et pouvoir, dans le même temps, regarder des choses qu’il aurait observées de ses propres yeux, explique John Berger. Avec le temps qui passe, tous deux – Bento et moi – sommes de moins en moins distincts. Dans l’acte d’observer, dans celui de questionner le regard, nous devenons comme interchangeables. Et ceci advient, je suppose, parce que nous avons tous deux conscience de ce vers quoi la pratique du dessin peut nous conduire.»

Des dessins, à l’encre noire ou au fusain, il y en a une cinquantaine dans Le Carnet de Bento. Une femme en train de lire, une grappe de raisin, un buste de danseuse, des visages, un iris, des mains nouées, un portrait de religieuse, un chat assoupi, un cadavre de blaireau retrouvé dans la neige, une vue des Alpes du côté de Martigny, autant de signes intercalés entre des citations de L’Ethique et de courts textes où John Berger se raconte en montrant comment l’objet le plus banal, la moindre anecdote ou le moindre souvenir, prennent un nouveau sens si le regard qui s’y pose a l’acuité et la précision de ces lentilles optiques que Spinoza polissait méticuleusement.

Le résultat de cette quête est passionnant. On a l’impression que le Britannique – qui vit depuis quatre décennies en Haute-Savoie tout en restant un citoyen du monde – dessine ses pensées et pense en dessinant. Une dialectique qui tient autant de la gestuelle que de la philosophie et de la chorégraphie, afin d’éclairer le monde sans jamais en épuiser les mystères. «Nous qui dessinons le faisons pour rendre visible quelque chose, mais aussi pour accompagner l’invisible dans sa destination indéchiffrable», dit John Berger, qui pourrait appliquer ces mots à ses propres romans et aux multiples récits qui émaillent son Carnet de Bento.

Des récits très charnels, parfois contemplatifs, souvent engagés, toujours enracinés dans un vécu tissé de rencontres et de combats politiques. Dans le Chiapas, Berger raconte un rendez-vous secret avec le sous-commandant Marcos, en 2007. En Espagne, il commente l’esquisse que lui a inspirée la danseuse Maria Munoz. A Dresde, il croise un éditeur que le régime avait censuré avant de le condamner à «se dévouer à un travail socialement utile, aide-jardinier» et cette rencontre lui inspire une sorte de manifeste: «Toute initiative politique originale doit commencer par être clandestine, non par amour du secret mais à cause de la paranoïa innée des puissances politiques.» Et dans une autre page du Carnet de Bento, Berger ajoute: «L’espoir se passe en contrebande de main en main et d’histoire en histoire.»

Pourquoi les vies des demandeurs d’asile sont-elles anéanties par les «marchands d’esclaves»? Quels secrets se cachent derrière une vieille bicyclette rescapée d’une époque révolue? Un pinceau japonais peut-il nous amener à réfléchir sur l’exil? Comment les vigiles de la National Gallery vous traiteront-ils si vous avez l’imprudence de déposer votre sac sur le plancher afin de pouvoir reproduire sur un calepin la Crucifixion d’Antonello da Messina? Que nous disent, malgré leur silence grimaçant, les bouffons de Vélasquez exposés au Prado? Quel rapport y a-t-il entre la danse et le pilotage d’une Honda lancée à tombeau ouvert sur une route alpine? Pourquoi, dans les supermarchés, les caméras de surveillance nous transforment-elles en «voleurs potentiels»? Comment un magnolia se métamorphose-t-il sous la lumière du matin? A ces questions, Berger donne des réponses parfois drôles, toujours fraternelles, à la fois poétiques et politiques. En nous invitant à observer le monde autrement, plus intensément, au-delà des apparences et des clichés. Afin de «voir le voir» – titre d’un de ses essais publié en 1976 – à la manière de Spinoza. Au romancier, le philosophe a inspiré un livre chaleureux et profond. Un art de vivre qui est un art de regarder, pour devenir visionnaire.

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John Berger

«Le Carnet de Bento»

«Nous qui dessinons le faisons pour rendre visible quelque chose, mais aussi pour accompagner l’invisible dans sa destination indéchiffrable» (p. 17)