Livres

Spinoza et les neurosciences, aller-retour

Docteur en médecine et en sciences, Henri Atlan publie sa thèse de doctorat en philosophie, consacrée à la réflexion de Spinoza sur les relations entre corps et esprit et aux connaissances les plus abouties de la biologie, aujourd’hui. Une entreprise dense et fascinante

Etonnant livre que ce gros volume signé Henri Atlan! Non pas tant par le lien qu’il établit entre Spinoza, le grand penseur solitaire du XVIIe siècle, et la pointe de la biologie actuelle, puisque, depuis le livre de Damasio en 2003 (titre français: Spinoza avait raison), ce rapprochement avec l’auteur de L’Ethique fait désormais partie des lieux communs des neurosciences. Mais étonnant par le parcours de son auteur: né en 1931, titulaire d’un doctorat en médecine à Paris en 1958, puis d’un doctorat d’Etat en sciences en 1971, philosophe de la biologie et des sciences du vivant largement reconnu au niveau international, auteur de nombreux ouvrages importants (dont les deux tomes de Les étincelles de hasard, 1999 et 2003), Henri Atlan nous livre ici le fruit d’un travail qui a constitué sa thèse de doctorat en philosophie (Paris-I), soutenue en décembre 2017, à l’âge de 86 ans, donc. Voilà qui est pour le moins inhabituel, on en conviendra.

Dès le départ toutefois, Atlan souhaite lever un malentendu: si Spinoza est désormais si souvent invoqué à l’appui des thèses dominantes en biologie actuelle – des thèses matérialistes qui, en gros, réduisent les activités de l’esprit aux activités du cerveau –, c’est à la faveur d’une certaine mécompréhension de la doctrine de celui-ci (y compris de la part de Damasio, d’ailleurs). Car, dit Atlan, «sa philosophie ne peut pas se réduire à un matérialisme, même renouvelé dans le cadre de la biologie actuelle».

L’esprit n’est pas le cerveau

Pour Spinoza, l’esprit n’est pas le cerveau. Il faut plutôt dire qu’il est «à la fois matérialiste et idéaliste, en fournissant un cadre interprétatif qui supprime purement et simplement toute relation causale entre l’esprit et le corps», lesquels sont «une seule et même chose exprimée de deux manières».

Cette thèse, déjà révolutionnaire à l’époque, et fort mal comprise depuis, Atlan l’explicite en profondeur tout au long de son livre. Mais il ne cherche pas à la confirmer par les résultats empiriques des neurosciences actuelles; il y voit au contraire, de manière originale, la possibilité d’éclairer les acquis récents d’une lumière nouvelle, susceptible de leur conférer un sens et une cohérence qu’ils n’ont pas. Le mouvement qui anime la lecture d’Atlan est celui de l’aller-retour: explicitation des thèses de Spinoza/confrontation aux données expérimentales de la neurophysiologie/relecture de la conception spinoziste au regard de ces données.

L’enjeu du libre arbitre

Un exemple éclatant en est donné par l’analyse de l’action intentionnelle. Lorsque nous agissons, nous avons l’impression – telle est la vision du sens commun – que notre esprit détermine l’action de notre corps: que notre décision libre est cause de notre action volontaire (je décide de lever le bras pour héler un taxi). C’est ce que pensait Descartes, et ce que nous pensons tous spontanément. Or, pour Spinoza, l’esprit ne détermine pas le corps (les matérialistes, qui voient dans cette thèse une aubaine pour eux, oublient cependant que pour Spinoza, le corps ne détermine pas plus l’esprit).

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C’est naturellement une question difficile, mais son enjeu est celui du libre arbitre: où est la liberté si la volonté ne cause pas notre action? Dans les années 1980, le neurophysiologiste Benjamin Libet a semblé porter un coup fatal à l’existence du libre arbitre, dans un sens proche de Spinoza. Dans une série d’expériences célèbres, il montrait par imagerie que la décision consciente de bouger était précédée de quelques centaines de millisecondes par une activité inconsciente du cerveau. Du coup, ce n’est plus la décision volontaire qui causait le mouvement.

Souci de vérité

Après différentes remises en question et corrections, ces vues ont été empiriquement confirmées. Relisant et réinterprétant ces expériences dans un sens spinoziste, Atlan y voit l’occasion de renouveler «la question ancienne de la nature mentale ou cérébrale des intentions et de leur relation avec les comportements dont elles semblent être la cause». Spinoza en sort mieux expliqué, et les expériences de Libet mieux comprises.

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Que le lecteur ne s’y trompe pas, toutefois: ce livre fascinant est bel et bien une thèse de doctorat, avec tout ce que cela suppose de technicité et, à bien des égards, de lourdeur académique. Mais malgré les contraintes du genre, Atlan n’oublie jamais son lecteur: même si son livre se lit crayon en main, il est, sur ces sujets parfois escarpés, d’une admirable clarté. Ce souci sobre de vérité est sans doute un hommage indirect à Spinoza lui-même: «Notre âme, en tant qu’elle perçoit les choses d’une façon vraie, est une partie de l’intelligence infinie de Dieu.»


Philosophie
Henri Atlan
Cours de philosophie biologique et cognitiviste. Spinoza et la biologie actuelle
Odile Jacob, 636 p.

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