Musique

Spiritualized, et vogue le navire psychédélique

Le groupe emmené depuis près de trente ans par le miraculé et solitaire Jason Pierce est la semaine prochaine l’une des têtes d’affiche de Nox Orae, petit festival précieux qui célèbre sa 10e édition avec une programmation renversante

Trois ans après avoir accueilli Peter Kember, alias Sonic Boom, le paisible jardin Roussy, à La Tour-de-Peilz, s’apprête à recevoir Spiritualized, formation emmenée depuis 1990 par Jason Pierce. Lequel, lorsqu’il œuvrait précédemment au côté de Kember, se faisait appeler J. Spaceman. Les deux hommes avaient en 1982 cofondé Spacemen 3, un vaisseau psychédélique qui a défaut de connaître le succès aura été un jalon essentiel des explorations post-punk alors menées en Grande-Bretagne.

Le Jason Pierce qui sera dans une semaine sur les bords du Léman est un miraculé. Ayant traversé sans encombre de peu recommandables escapades dans la jungle des psychotropes, il contracte en 2005 une double pneumonie. Il est opéré en urgence et son cœur s’arrêtera deux fois de battre. Cette expérience de mort imminente sera en 2008 au cœur de Songs in A & E. Il en ressortira avec un foie en miettes et se verra alors administrer un traitement expérimental. Les médicaments l’assomment comme jadis les drogues, mais stimulent sa créativité. Sweet Heart Sweet Light sera en 2012 un album dense et bouleversant, à l’instar de And Nothing Hurt, huitième effort sorti il y a tout juste une année.

Au téléphone, le natif de Rugby, au nord de Londres, nous parle comme s’il chantait, sa voix douce et hypnotique se perdant parfois dans le lointain. A 53 ans, Jason Pierce est revenu de tout, mais poursuit contre vents et marées l’élaboration d’une discographie essentielle. Plusieurs fois, lorsqu’on voudra revenir sur ses plus remarquables faits d’armes, il nous dira qu’il n’est pas nostalgique, que pour lui seul compte demain. «Je ne comprends pas les personnes qui cherchent à retrouver leurs 20 ans. Récemment, Thurston Moore me disait qu’il regrettait de ne pas avoir sabordé Sonic Youth plus tôt, car ça leur aurait permis de se reformer et de faire fortune, ce qui reste trop souvent le but dans ce business. Je ne comprends pas cette mode du come-back, c’est étrange. C’est comme ces gens qui se déguisent en habits d’époque pour rejouer la bataille de Waterloo.» On savait de toute manière que suite à de profondes divergences artistiques entre Kember et Pierce, même si celles-ci n’ont jamais été véritablement explicitées, un retour des Spacemen 3 n’avait jamais été envisagé.

Le Temps: L’an dernier, vous brisiez avec «And Nothing Hurt» un silence discographique de six ans. Ce huitième album a-t-il été difficile à enregistrer, est-il le fruit d’un long et solitaire travail d’écriture?

Jason Pierce: Oh, je ne sais plus, cela me semble si loin… Mais pas vraiment, disons plutôt que j’ai essayé différentes manières d’arriver à cet album, mais qu’aucune n’a fonctionné; j’ai rencontré de nombreuses difficultés. Ce qui aurait dû être quelque chose de facile est rapidement devenu un véritable cauchemar, et je ne sais pas trop pourquoi. J’ai mis du temps à être satisfait, d’autant que je ne crois pas que la pression de vouloir sortir quelque chose rapidement soit une bonne chose. S’il n’est de toute manière commercialement pas rentable, un disque peut prendre du temps. Et pour moi, la musique est trop importante; je veux toujours proposer le meilleur.

Vos compositions ressemblent souvent à de petites symphonies pop. Comment travaillez-vous? Est-ce qu’à partir d’une idée mélodique vous construisez patiemment, à la manière d’un architecte, ce qui deviendra le morceau final?

Cela dépend des chansons, parfois j’ai une ligne, parfois quelques mots… Ma musique est très simple, vous savez. J’aime les chansons qui ont une structure simple mais qui sont expansives dans leurs idées, qui peuvent tendre vers quelque chose de grandiose. J’aime explorer. La plupart des moments clés de l’histoire de la musique sont nés d’erreurs, de fautes, alors même que vous essayez constamment de ne pas en faire. Je ne crois pas en l’idée que les gens ont une symphonie dans la tête et qu’il leur suffit de la retranscrire sur papier.

«And Nothing Hurt» propose des ballades mi-tempo («A Perfect Miracle», «Damages»), un titre plus rock («On the Sunshine»), un autre flirtant avec le psychédélisme («The Morning After»). Cet album est d’une certaine manière comme un manifeste résumant les différentes directions que peut prendre la musique de Spiritualized. Est-ce pour cela que vous avez déclaré qu’il pouvait s’agir de votre dernier enregistrement, comme si la boucle était bouclée?

Je ne pense finalement pas que ce sera mon dernier album, car je suis actuellement en train de travailler sur de nouvelles choses. Il s’agissait plus d’une réaction au fait que je trouve épuisant non pas de faire de la musique, mais d’enregistrer un disque. Je fais de la musique depuis que j’ai 16 ans, j’ai toujours essayé d’en ignorer l’aspect business, de rester en dehors de ça, mais c’est difficile, car tout reste lié aux ventes. Les gens ont encore l’impression que le génie d’un musicien peut être à l’origine d’un hit, mais ce n’est pas ça, il y a beaucoup d’autres paramètres. Pour moi, enregistrer un disque de 40 minutes, c’est comme écrire un roman ou tourner un film, c’est tout aussi épuisant. Je ne sais pas pourquoi, mais il semble que j’ai toujours besoin de beaucoup de temps avant d’être satisfait de quelque chose.

Est-ce que vous écrivez beaucoup. Etes-vous un «songwriter» toujours à l’affût, carnet de notes dans la poche, d’une nouvelle idée?

Cela dépend d’où je me trouve. Ces temps, même si on n’est pas engagé dans une véritable tournée, on a beaucoup de concerts, donc on voyage beaucoup. Il m’est dès lors difficile de développer mes idées. En tout cas, je n’écris pas pour écrire, je ne ressens aucune forme de pression liée au fait qu’il faudrait proposer quelque chose de nouveau pour satisfaire le business. La musique est quelque chose de trop important. Et il y a tant de grands disques qui pour une raison ou une autre n’ont pas eu de succès au moment de leur sortie.

Sur votre dernier album, une chanson comme «I’m Your Man» est extrêmement personnelle. Avez-vous l’impression que depuis votre expérience de mort imminente et l’album «Songs in A & E», vos textes sont d’une certaine manière devenus plus autobiographiques?

J’ai l’impression que mes chansons ont toujours été assez personnelles. Mon but a toujours été de partir de quelque chose de personnel pour au final proposer une chanson universelle. Ce n’est pas intéressant de rester sur un plan strictement intime, personne ne s’intéresse à ma vie et à mon expérience. Mais si vous restez honnête, les gens peuvent alors rattacher une chanson à leur propre vie. Il faut toujours partir de quelque chose qui est vrai, en quoi vous croyez.

A voir également à la Nox Orae: Les Flaming Lips réaniment le rock psychédélique

En 1997, pour «Ladies and Gentlemen We are Floating in Space», vous aviez fait appel à un chœur gospel et à un quatuor à cordes. Ce disque avait reçu des critiques dithyrambiques et est aujourd’hui considéré comme un classique. Aviez-vous conscience, en l’enregistrant, qu’il se passait alors quelque chose de spécial?

Je ne repense jamais à mes anciens disques. Ce qui est important, c’est d’enregistrer des albums qui correspondent à votre âge. Même si lors d’un show unique nous avons interprété l’entier de Ladies and Gentlemen, il y a toujours quelque chose d’inconfortable dans le fait de rejouer de la musique que vous avez composée il y a vingt ans. Matthew Johnson, le fondateur de Fat Possum, mon label américain, estime que beaucoup de disques sont enregistrés dans l’optique de mettre en valeur le back catalogue d’un artiste. Or moi, je veux faire des disques qui sont importants aujourd’hui, qui disent quelque chose de qui je suis maintenant.

Au moment où dans les années 1990 la britpop attirait tous les regards, vous creusiez le sillon d’une musique influencé par le gospel, la soul et la pop psychédélique. Avez-vous l’impression d’être une sorte de cow-boy solitaire poursuivant son chemin loin des tendances?

Ce n’est pas que je suis solitaire, mais plutôt que je n’aime pas suivre le troupeau. Dans l’industrie du disque, certains artistes ont de la chance et arrivent à en vendre beaucoup; ils tentent alors de tout faire pour en vendre encore plus et gagner encore plus d’argent. Cela ne m’intéresse pas. Il faut faire la musique que vous voulez vraiment faire. Le business ne m’a jamais intéressé. Beaucoup de gens pensent que c’est le génie qui fait le succès, mais je ne crois pas; c’est surtout l’argent investi qui y contribue, avec une part importante de chance.

Lorsque vous entendez de jeunes musiciens citer Spiritualized comme une référence, que vous lisez que vous êtes un des pionniers de la scène shoegaze, cela vous met-il dans un sens mal à l’aise?

Je n’y pense pas vraiment. J’ai d’ailleurs toujours tenté de prendre mes distances par rapport au shoegaze, ce terme qui sous-entendait que les musiciens étaient occupés à regarder leurs chaussures. J’ai toujours eu l’impression que Spiritualized était un groupe de rock’n’roll, que notre musique n’était pas si différente que cela de Bo Diddley ou T-Rex.

Même si vous n’êtes pas quelqu’un de nostalgique, vous n’avez pas pu échapper aux célébrations entourant les 50 ans de Woodstock. Diriez-vous que ce moment qui a suivi le «Summer of Love» californien et la révolution psychédélique fut décisif dans l’histoire de la musique?

Oui, bien sûr, car la musique est une histoire d’évolution. Personne ne surgit du néant, personne ne fait de la musique en partant de zéro. Les gens accusent toujours les groupes de sonner comme d’autres groupes, mais même s’il y a parfois de mauvaises copies, c’est simplement parce que quand on aime un certain genre, on a envie de le transmettre. Et c’est une bonne chose. Si vous commencez à faire de la musique après avoir découvert le MC5 ou les Stooges, Sun Ra ou Coltrane, c’est normal que vous vous en inspiriez. Il faut écouter de la musique et essayer de la comprendre pour ensuite pouvoir aller dans votre propre direction.


Nox Orae, La Tour-de-Peilz, du 29 au 31 août.

Jeudi 29 août

19h15 Hyperculte

20h20 Low

22h00 Deerhunter

23h50 Die Wilde Jagd

Vendredi 30 août

19h15 Sun Cousto

20h20 Deerhoof

22h10 The Flaming Lips

00h10 Viagra Boys

Samedi 31 août

19h15 Mount Kōya

20h30 Holy Motors + Anton Newcombe

22h00 Spiritualized

0h00 The Psychotic Monks

1h30 Farai

Publicité