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Spirou, un héros dans la tourmente

Dix ans après l’inoubliable «Journal d’un ingénu», Emile Bravo revient aux années sombres et jette le groom dans la Seconde Guerre mondiale. Premier chapitre humaniste et palpitant d’une quadrilogie, «L’espoir malgré tout: Un mauvais départ» est une formidable réussite

Imaginé en 1938 par Robert Velter, Spirou, propriété des Editions Dupuis, est passé de main en main. L’octogénaire juvénile défie le temps et ne cesse de parler aux jeunes générations. Il a connu un âge d’or pendant les trente glorieuses sous la plume de l’immense Franquin, puis s’est perpétué avec des bonheurs divers. A côté du cycle officiel de ses aventures, le groom a engendré le Petit Spirou, un cycle potache sans grand intérêt. Il a surtout commencé à mener une vie parallèle dans Le Spirou de…

Cette collection incite des auteurs de talent (Frank Le Gall, Lewis Trondheim, Francis Parme, Yann, Olivier Schwartz…) à imaginer des aventures indépendantes. C’est dans ce cadre qu’en 2008 est paru le saisissant Journal d’un ingénu, d’Emile Bravo. Cet album faisait entendre une musique différente: Spirou n’y est pas dépeint sous les traits d’un héros bondissant, mais d’un orphelin solitaire. Pupille de la nation, il gagne sa croûte comme groom au Moustic Hotel. On est en août 1939, et des individus bizarres sont descendus dans l’établissement, comme Herr Von Glaubitz, émissaire nazi venu définir la reddition de la Pologne.

Dans ses rares moments de libre, Spirou joue au foot avec les gosses du voisinage, se promène avec Spip, son écureuil apprivoisé, flirte innocemment avec une soubrette ukrainienne, fait la connaissance d’un journaliste fantasque nommé Fantasio… Perdant progressivement sa candeur enfantine, il prend conscience de la mortelle complexité de l’époque. L’Allemagne bombarde la Pologne, la guerre a commencé…

Gris ardoise

Emile Bravo avait pensé Le journal d’un ingénu comme un album unique auquel, d’une certaine façon, Yann et Schwartz ont donné une suite avec Le groom vert-de-gris. Mais cet auteur sensible, dont les parents ont vécu la guerre, s’est senti appelé à renvoyer Spirou là où le destin du XXe siècle saigne. La confrontation du petit groom belge et de l’histoire prend des proportions colossales puisque L’espoir malgré tout va occuper quatre volumes de 80 pages. Après Un mauvais départ viendront Un peu plus loin vers l’horreur (septembre 2019), Un départ vers la fin (avril 2020) et enfin Une fin et un nouveau départ (novembre 2020).

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Dans ce grand œuvre, Emile Bravo résout la difficile équation de l’humour et de la gravité, de la fantaisie et des faits. S’ils restent liés au monde de l’enfance, Spirou et Fantasio se confrontent à la réalité plutôt qu’à des dictateurs d’opérette. La palette est sombre, le gris ardoise domine, la livrée du groom a perdu son éclat vif.

L’histoire commence dans le froid, en janvier 1940. Spirou est en butte à l’hostilité du concierge de l’hôtel, Fantasio, soldat réserviste, n’a plus de travail. Ils font la connaissance du peintre Felix, un juif allemand qui a fui son pays. En mai, la Belgique est envahie. Commence pour la population bruxelloise un exode auquel se joignent nos deux héros. Ils assistent à des bombardements, secourent des blessés, rencontrent des salauds et des chics types, des collabos et des résistants, connaissent la peur et la faim, éprouvent le chaos… Le Moustic Hotel est détruit par une explosion, Spirou intègre les scouts pour avoir de quoi manger.

Cœur pur

Refusant tout manichéisme, préférant les nuances du gris au tout blanc tout noir des BD d’autrefois, Emile Bravo construit un récit très dense (une planche peut compter jusqu’à 16 cases en plan moyen…) et riche en rebondissements émouvants. Fantasio s’avère irresponsable, immature, impulsif, voire cynique. Ce zazou a des idées bien arrêtées, tandis que le jeune Spirou se construit, refuse de se résigner face aux injustices, soutient les faibles avec le peu de moyens dont il dispose. Héros au quotidien, il passe de l’enfance à l’âge adulte sans se départir de son cœur pur.

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Cette grande aventure visant l’éveil des consciences s’abstient de toute dimension pédagogique ou morale. C’est en s’attachant aux pas de Spirou que le lecteur entre dans le cauchemar de la guerre et s’interroge sur le sens du courage et les valeurs qui priment. Par ailleurs, à travers de savoureux clins d’œil, l’auteur se réfère aux grandes heures de la bande dessinée franco-belge, à Tintin et à la Patrouille des Castors avec le scoutisme, à Quick et Flupke à travers de turbulents ketjes. Quant à la coiffure ondulée qu’adopte Fantasio pour passer inaperçu, elle rappelle celle de son cousin Zantafio…

Uppercut magistral

Spirou étend le grand Jan d’un uppercut magistral (un coup que lui a enseigné le boxeur Alphonse Choukroune dans Le journal d’un ingénu). Cette vignette, dont le dynamisme renvoie à Spirou sur le ring, un des premiers récits de Franquin, est jouissive. Car notre héros ne se chicorne pas avec ce pendard de Poildur, mais assomme un jeune facho de la Ligue nationale flamande occupé à caillasser le café d’un juif.

D’un bourre-pif, le ci-devant «Champion de la bonne humeur» se pose en défenseur des droits de l’homme. D’ailleurs, pour marquer la sortie de L’espoir malgré tout, le Journal de Spirou a consacré un «numéro humaniste» en partenariat avec les Nations unies dans lequel 30 auteurs ont illustré les 30 articles de la Déclaration des droits de l’homme. A l’heure où trop d’ombres brunes passent sur l’Europe, puisse l’immarcescible groom servir de guide aux jeunes générations.


Emile Bravo, «Spirou. L’espoir malgré tout, première partie: Un mauvais départ», Dupuis, 88 p.

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