Lorsqu’Hollywood a mandaté Christopher Nolan (Memento, Insomnia, Le Prestige) pour relancer la franchise Batman, le cinéaste anglais ignorait qu’en rendant à l’homme chauve-souris sa noirceur originelle, il allait changer la tonalité des blockbusters et engendrer des recettes colossales.

Après le succès milliardaire de The Dark Knight, c’est l’idée de la scène finale qui a déterminé le troisième et ultime volet, explique Nolan. Parle-t-il de l’explosion nucléaire sacrificielle ou du vieux fantasme d’Alfred, le fidèle majordome? La conclusion de The Dark Knight Rises reconduit l’ambiguïté consubstantielle à Batman, ange du Bien vêtu en créature de la nuit, défenseur de la veuve et de l’orphelin à pulsions fascistes.

Le film démarre très fort: un savant est enlevé dans un avion en vol et transféré dans un autre appareil sans lésiner sur les explosifs. Le cerveau de ce coup vertigineux, c’est Bane (Tom Hardy), un terroriste psychopathe au corps de gladiateur mutant et au visage dissimulé sous un masque à la Darth Vader.

Pendant ce temps, Gotham vit des jours tranquilles. La criminalité a reculé, Batman s’est absenté. Dans son manoir, Bruce Wayne, reclus depuis l’épuisant combat mené contre le Joker et Double-Face, soigne ses blessures physiques et morales. Contrairement à Superman, capable d’arrêter d’une manchette un train fou, le Dark Knight n’a pas de superpouvoirs, et traquer les malfrats, ça bousille les rotules…

Les événements vont forcer le justicier à reprendre du service. Une séduisante jeune femme, Selina Kyle (Anne Hathaway, sensuelle et malicieuse), soit Catwoman au civil, craque le coffre-fort de Bruce Wayne. Et puis Bane (Tom Hardy) entre en scène, mitraille la Bourse, vole une arme nucléaire et met Gotham sous coupe réglée.

Christopher Nolan articule de manière redoutablement efficace la mythologie batmanienne, les exigences du réalisme et une vision pessimiste de l’Amérique post-11-Septembre. Tous les personnages sont présents: Alfred, Lucius Fox, le commissaire Gordon. Et même un jeune flic intègre dont on découvre sur la fin qu’il s’appelle Robin…

Selina Kyle est une cambrioleuse géniale et spécialiste en arts martiaux; elle ne miaule pas et seules ses lunettes remontées sur la tête dessinent deux pointes qui s’apparentent à des oreilles de chat. Selon le canon, Bane est le seul adversaire à avoir jamais vaincu Batman – douloureuse image du masque brisé. Figure équivoque, il se pose en rassembleur des damnés de la Terre. Il mène un raid sur Wall Street, traite les traders de voleurs. Ce défenseur des floués de la globalisation se double d’un nihiliste sanguinaire. Il incarne la dérive des révolutions – le tribunal présidé par une vieille connaissance, le docteur Crane dit L’Epouvantail, renvoie aux procès sous la Terreur. Dans un délire mystique, Bane se présente comme «le Mal nécessaire», le «Jugement dernier de Gotham».

L’une des forces de Nolan est de s’être concentré sur l’homme sous le masque de chiroptère. Bruce Wayne a créé Batman pour inspirer la peur et l’espoir. Dans les rues de Gotham, des kids graffitent des chauves-souris propitiatoires, comme les premiers chrétiens dessinaient des poissons. Batman acquiert une dimension christique. Il a pris sur lui la faute de Harvey Dent, le procureur criminel. Il ressort du tombeau (un puits du côté des 1001 Nuits) où Bane l’a jeté. Il se sacrifie pour l’humanité.

Enfin, l’entité schizophrène Wayne/Batman pose à Gotham une question à résonance universelle: la démocratie a-t-elle besoin de Bruce Wayne ou de Batman? D’un industriel philanthrope ou d’un flic?

Magistral, exaltant, intelligent, éprouvant, The Dark Knight Rises accuse les habituelles limites de Christopher Nolan. A savoir une prolifération peut-être excessive d’intrigues, la musique assommante de Hans Zimmer – ô trombones rugissants!. Sans compter un sentiment de déjà-vu: New York, alias Gotham, a été menacée de destruction nucléaire ou placée sous couvre-feu dans plusieurs films avec Bruce Willis (Couvre-feu , Die Hard 3). La surenchère atomique marque les limites de Batman. Le justicier neurasthénique qui, à ses débuts, coffrait des pickpockets a été promu sauveur de l’humanité. N’est-ce pas trop demander à un homme déguisé en chauve-souris?

Enfin, on regrette que Tom Hardy, ce magnifique comédien, ait le visage barré par un masque. Sa voix est troublante, ses attitudes corporelles très justes, mais pour ce qui est de l’expression faciale… Ce méchant n’arrive pas à la hauteur du Joker dans The Dark Knight, dont le sourire démentiel hante à jamais l’imaginaire collectif.

VVV The Dark Knight Rises, de Christopher Nolan (Etats-Unis, 2012), avec Christian Bale, Tom Hardy, Anne Hathaway, Michael Caine, Morgan Freeman, 2h45.

Le Dark Knight n’a pas de superpouvoirs,

et traquer les malfrats, ça bousille les rotules