Vite, rattraper Janet on the Roof. C’est le conseil du chroniqueur. La danseuse Marthe Krummenacher fugue jusqu’à vendredi à la Salle des Eaux-Vives à Genève et elle est sidérale. A l’origine de ce mirage nocturne, il y a cette injonction: «Essaie de disparaître, Marthe.» C’est ce que demande à son interprète le chorégraphe et musicien français Pierre Pontvianne, le premier jour de répétition. Disparaître quand on fait métier d’apparaître, quelle incongruité! L’artiste va pourtant inventer mille façons d’habiter la scène et de se dérober, d’effacer les contours de son individualité et de suggérer l’être, son désir à l’oeuvre.

Alors voilà comme ça se vit. Tout est nuit, sauf cette alarme qui traverse l’air et caresse un mur oblong, on dirait une digue. Soudain, vous l’apercevez, Marthe, sa silhouette bleutée, sa tête rejetée en arrière, sa chevelure défaite qui cache son visage. Elle bascule en avant, en fuite, oui, mais sur place, comme si elle plongeait au ralenti, grisée par le piano entêté et élégant du compositeur Henry Cowell. Voyez-la se décomposer sous vos yeux, ses bras implorants qui semblent détachés, son corps qui se reformule loin des canons de la grâce, son plaisir élémentaire.

Tout s’étire chez elle, le temps comme le geste. Jusqu’à cet éclat infernal, cette obscurité qui s’abat d’un coup avec un torrent de cris, d’appels au secours: c’est la bande-son d’un ouragan qui a dévasté les Etats-Unis; c’est aussi la scansion voulue par Pierre Pontvianne, comme un écho à la terreur de l’époque. Mais Marthe resurgit sous un ciel d’argent, méconnaissable, collée au sol. C’est son dos qui vous happe, ses nervures, son relief minéral. Plus tard, elle marchera courbée à l’extrême, les mains posées au sol comme des pattes et ce sera une parade sur le sable des songes.

Janet on the Roof est le portrait rêveur et rythmique de Marthe, un portrait affranchi de toute anecdote, c’est la beauté du geste de Pierre Pontvianne. Son poème s’arrime à une énigme. Mais voici que la voix de Frank Sinatra balaie toute considération. C’est «My Way» et vous êtes chaviré. Marthe et ses bas bleus exultent alors, dans un va-et-vient à la sensualité inexorable. La saison passée, ici même, Pierre Pontvianne et la danseuse se désaccordaient à petits pas aimantés. Ça s’appelait Motifs et c’était merveilleux. Janet on the Roof fait le même effet: cette chronique d’une disparition annoncée colle à la peau.


Janet on the Roof, Genève, Salle des Eaux-Vives, jusqu’au 14 oct.; rens. www.adc-geneve.ch