Exposition

Les splendeurs méconnues de la peinture victorienne exposées à Lausanne

Encore souvent ignorée sur le continent, la peinture anglaise du XIXe siècle possède pourtant une forte actualité, entre politisation de l’art, critique du capitalisme et imaginaire technologique. A Lausanne, la Fondation de l’Hermitage la met à l’honneur

Dans son commentaire de l’Exposition universelle de 1855, la première à se tenir à Paris, Baudelaire évoquait son embarras devant la peinture anglaise de l’époque: «L’Exposition des peintres anglais est très-belle, très-singulièrement belle, et digne d’une longue et patiente étude. Je voulais commencer par la glorification de nos voisins […]. Mais je veux les étudier encore.» Sous sa plume, chaque mention des artistes britanniques est porteuse d’une admiration sans limite, mêlée d’une mise à distance pour ceux qu’il nomme «les favoris de la muse bizarre». Cette attitude ambivalente reste, jusqu’à nos jours, symptomatique de l’état de la réception de la peinture victorienne sur le continent: peu achetée par les grands musées, elle est longtemps restée peu visible, et mal connue.

Alors qu’une exposition des préraphaélites constitue le passage quasi obligé de tout séjour à Londres, l’adjectif «victorien» fait surgir de notre côté de la Manche un imaginaire précieux, plus proche des papiers peints Laura Ashley vantés par les magazines de décoration que du sérieux de la grande histoire des avant-gardes. A tort. Car il y a de très bonnes raisons de s’intéresser de près à cette période. Ces dix dernières années, les musées britanniques n’ont d’ailleurs cessé de dépoussiérer les approches historiques et théoriques qui prévalaient jusqu’alors, tout en rendant visibles ces œuvres. Après Millais en 2008, puis la grande rétrospective des préraphaélites en 2012, la Tate Britain héberge jusqu’à fin février une exposition d’envergure sur Edward Burne-Jones.

Société secrète

Comme la France, l’Angleterre victorienne est agitée par un rejet farouche de l’académisme, incarné par la Royal Academy School. Et c’est dans l’organisation collective que les artistes inventent des modèles alternatifs. L’exemple le plus connu est celui de la Confrérie des préraphaélites, fondée en 1848 sous la forme d’une société secrète par John Everett Millais, William Holman Hunt et Dante Gabriel Rossetti, et qui publie manifestes et revues tout en défendant une approche radicale de l’art. Mais le Mouvement esthétique (qui apparaît dès les années 1860, mais est baptisé tardivement, en 1882, par le critique Walter Hamilton) fonctionne lui aussi sous la forme d’un groupe où se mêlent auteurs, Oscar Wilde en tête, artistes et figures polyvalentes comme William Morris.

Ces organisations collectives anticipent très clairement les avant-gardes historiques des débuts du XXe siècle. Mais elles vont aussi de pair avec des formes de politisation de l’art, aux antipodes de la vision purement esthétique à laquelle on continue à tort de les associer. Si le parcours de Morris, qui le mène vers l’engagement politique dans le socialisme et la défense farouche d’une vision sociale des arts appliqués, est le plus exemplaire de ce phénomène, l’idéal d’un art pour tous, porteur de valeurs morales et d’action sociale, traverse largement la pratique de figures comme Burne-Jones, ou les écrits du critique John Ruskin.

Sur le film «Mr. Turner»:  Homme de chair, peintre de lumière

Tandis que l’Angleterre victorienne vit à l’apogée de la Révolution industrielle, ses artistes et auteurs inventent ainsi un rapport paradoxal à la modernité, qui ne se contente pas de célébrer la technique. Puisant leurs modèles dans l’Antiquité, le Moyen Age ou la mythologie, ils opèrent d’un même geste une critique du mercantilisme et des méfaits sociaux de l’industrialisation qui annonce très tôt la défense de la valeur politique de l’imagination par les surréalistes, mais aussi la pensée écologique.

Haute définition

Enfin, on trouvera dans le super-réalisme de ces œuvres une fascinante réponse aux innovations technologiques de l’époque, en premier lieu la photographie. Observant que les peintures préraphaélites se caractérisent par des zones de netteté très étendues et une abondance de détails, Alison Smith, conservatrice à la Tate, propose même un rapprochement audacieux entre ce mouvement et le cinéma haute définition actuel. On pourrait, de même, s’amuser à mettre en regard nos clouds contemporains et la théorie du «nuagisme» de Ruskin, concept qu’il élabore d’abord à partir de la peinture de Turner, et qui caractérise le paysage moderne.

S’il est impossible de donner une vision unifiée de ces générations d’artistes qui se succèdent lors du très long règne de Victoria (1837-1901), et qui nous emmènent de Constable à Sargent, il semble grand temps, comme le propose à Lausanne la Fondation de l’Hermitage, de rafraîchir notre vision de cette période. J. G.


Un voyage en soixante toiles

Au cœur du nouvel accrochage de la Fondation de l’Hermitage, deux imposantes toiles de Joseph Mallord William Turner. Deux paysages d’une modernité folle, difficilement lisibles au premier abord, incarnation parfaite de la virtuosité d’un peintre préoccupé par la «présence impalpable de l’air et de la lumière», comme le formule joliment William Hauptman. Commissaire de l’exposition La peinture anglaise de Turner à Whistler, l’historien de l’art explique n’avoir retenu que deux œuvres de ce précurseur de l’impressionnisme afin que sa présence n’écrase pas cette célébration de l’art victorien.

Le musée lausannois propose un ensemble de près de soixante toiles. On est d’abord frappé par ces scènes de la vie quotidienne, réalisées à l’époque pour de nouveaux acheteurs, une classe moyenne souhaitant élever son statut social mais peu disposée à acquérir des représentations historiques. Dans L’hôtel des postes à dix-huit heures moins une, George Elgar Hicks peint une trentaine de personnages et propose une véritable narration; un homme portant un long manteau noir semble tout droit sorti d’un roman de Dickens – pour beaucoup de peintres victoriens, la littérature sera une source d’inspiration. Et tandis que Stanhope Forbes montre dans Le 22 janvier 1901 une famille modeste apprenant par la presse le décès de la reine Victoria, Alfred Edward Emslie use d’une composition audacieuse, car oblique, pour nous donner l’impression d’être sur un bateau menacé par une tempête (Voile enverguée après un coup de vent).

Mais les toiles les plus impressionnantes demeurent souvent des paysages, comme cette Entrée du Quiraing sur l’île de Skye, que Waller Hugh Paton représente comme un décor primitif, ou La moisson à Broomieknowe (William McTaggart), scène campagnarde dans laquelle les personnages font littéralement corps avec les blés jaunis. 

«La peinture anglaise de Turner à Whistler», Fondation de l’Hermitage, Lausanne, jusqu’au 2 juin.

Propos recueillis par Stéphane Gobbo

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