Au Cabaret de la dernière chance, on s'attend à les apercevoir. On croyait les voir, les spectres des pionniers partis à la conquête de l'Ouest, venus consommer ici de la bière après une journée harassante passée dans les immenses gisements de cuivre de la région. Il n'en sera rien. Cette salle de bar minuscule, où les vapeurs se condensent sur les vitres des rares fenêtres, voit plutôt défiler quatre nuits durant des groupes et des artistes, des musiciens venus des quatre coins du Canada, des Etats-Unis et, parfois, d'Europe. Au milieu d'une assistance jeune et mouvante. Le Cabaret de la dernière chance est une heureuse anomalie. Une parmi les douze autres salles qui agitent pendant une courte semaine Rouyn-Noranda, ville de 40000 habitants, terne et orthonormée comme le continent nord-américain en compte par milliers.

Dans ces lieux perdus du Québec, au cœur de la région d'Abitibi-Temiscamingue, s'est implantée une marmite culturelle qui bouillonne depuis six ans, le Festival de musique émergente (FME). Un rendez-vous qui a le pouvoir de faire oublier à la ville son destin minier et cache un peu la gigantesque usine de traitement de cuivre qui domine tout. Comparée aux grands festivals de l'été, la manifestation a des allures de lilliputien, certes, mais les enjeux qu'elle draine sont de taille. Elle permet tout d'abord à un vaste périmètre de sortir de son isolement, de dépasser les forêts et les lacs pour se connecter à la capitale Montréal et aux grandes villes d'Occident. En réalité, Rouyn-Noranda fait davantage que se greffer aux scènes lointaines. Il en prend le pouls, avec une programmation attentive aux nouvelles tendances, aux nouveaux langages et styles.

Le fondateur et programmateur du FME Sandy Boutin en a fait d'ailleurs son principal pedigree. Dans le salon du centre névralgique du festival - forcément une maison sise aux abords d'un lac bucolique -, ce trentenaire décline avec nonchalance des idées claires: «Notre but est de donner de la place à des artistes émarginés par les circuits des radios et des grandes salles de spectacle, où sévit la variété. Pour inviter un groupe, il faut bien sûr que nous ayons ressenti un coup de foudre. Et c'est encore mieux si l'artiste ne s'est pas encore affirmé sur sa scène nationale.»

Cette recette est pour l'heure efficace. La manifestation, qui repose sur un seul salarié et une multitude de bénévoles, croule désormais sous les demandes de musiciens plus ou moins connus du public, tous désireux de s'y produire. C'est que, en s'insérant dans le réseau des festivals en Europe (les Eurockéennes et les Vieilles Charrues en France, le Dour Festival en Belgique, notamment), le rendez-vous québécois a acquis un attrait irrésistible auprès d'artistes désireux de s'exporter. Les programmateurs européens font désormais le déplacement au Canada et peuvent, après un concert dans une des petites salles de Rouyn-Noranda, décider d'octroyer une chance à des groupes autrement confidentiels.

Le FME est ainsi devenu à la fois un carrefour et un tremplin reconnu où les registres artistiques demeurent hétéroclites. Un trait que ne connaissent plus les petits festivals d'Europe, obligés par la concurrence acharnée à se dédier à des créneaux profilés pour pouvoir assurer leur survie. La variété de l'offre (du folk à la musique électronique, du metal à la pop) assure au contraire le succès de fréquentation, qui a tout simplement doublé entre la première et la deuxième édition (en 2002 et 2003), en passant de 3500 à 7000spectateurs. Pour la cuvée 2008, qui a fermé ses portes voilà une semaine, ils étaient 15000.

Les risques d'une crise de croissance sont guettés comme le mal absolu. Sandy Boutin surveille: «On tient fermement à nos petites salles, et ce serait une erreur de prétendre passer à un format open air. A Montréal il y a en suffisamment.»