Trois récits aux allures de paraboles. Trois pays, l’Espagne, l’Afrique du Sud et l’Angleterre. Trois maisons, une bicoque prête à rendre l’âme, une ferme condamnée à l’oubli et une auberge fantomatique au bord d’un estuaire. Trois hommes vieillissants, saisis à l’automne de leur existence, alors qu’autour d’eux flotte «un soupçon de désolation, comme un nuage, comme du brouillard». Tout ça dans un petit livre lourd de symboles, ces Trois histoires où l’on retrouve le regard acéré – et débordant de mélancolie – du Nobel sud-africain, qui vit en Australie depuis le début des années 2000.

Catalogne

Du protagoniste d'«Une maison en Espagne», le premier récit, nous ne connaîtrons pas le nom. La cinquantaine bien tassée, prêt à aborder «le virage débouchant sur la dernière ligne droite», il vient d’acheter en Catalogne une maison délabrée qui lui servira de résidence d’été – il vit à l’autre bout du monde, à huit mille kilomètres. Le voilà à la tâche, truelle et pinceaux en main, en train de retaper amoureusement ces quatre murs déjà rafistolés par l’ancien propriétaire. Autour de lui, les regards inquisiteurs lui font bien sentir qu’il est un étranger, un indésirable envahisseur. Mais il persiste. Consolide les poutres rongées par les vers. Repeint les volets aux couleurs locales. Plante des géraniums comme ses voisins, pour qu’ils l’adoptent enfin.

Au bout de quelques saisons, à force de soins et d’application, il finira par «sauver de l’inexistence» cette masure qui va peu à peu s’humaniser, en faisant resurgir un passé disparu. Et en ranimant le souvenir de tous ceux qui y ont vécu, aimé, souffert, espéré, de générations en générations. «Cela revient à quelque chose d’étonnant, il veut avoir avec cette maison dans ce pays étranger une relation humaine, si absurde que puisse paraître l’idée d’une relation humaine avec du bois et du mortier», écrit Coetzee, qui signe un beau récit sur l’esprit des lieux et sur les mystères qu’ils recèlent. Autant de secrets dissimulés derrière un tas de pierres, modeste vaisseau-fantôme niché dans des champs de tournesols, sous l’azur catalan.

Karoo

Tout aussi nostalgique mais beaucoup plus amère, la seconde histoire – «La ferme» – raconte au contraire comment un lieu jadis prospère peut perdre son âme, au fil des décennies. Nous sommes dans le Karoo sud-africain, où le héros de Coetzee – pas de nom, là non plus – a passé une enfance enchantée. Il se souvient avec émotion de ces paysages qui, dans les années 1940, étaient le théâtre d’une agriculture florissante. Mais le temps a tout effacé et il ne reste aujourd’hui que «d’immenses étendues retournant à la préhistoire».

A cause de l’industrialisation et de l’élevage intensif, qui ont tué la petite paysannerie traditionnelle dans ce Karoo où l’on gère désormais les troupeaux de moutons depuis le cockpit des hélicoptères. Pire: les anciennes fermes ont été transformées en maisons d’hôtes qui vendent aux visiteurs les tristes simulacres d’un passé anéanti. Du toc, dans une région qui n’est plus qu’un grotesque «parc à thème», se lamente Coetzee. Avec ce commentaire: «Aujourd’hui, la seule culture qui prévaut, c’est le client. La récolte du touriste. J’aimais ce pays. Il est tombé entre les mains des promoteurs, ils ont changé son aspect, lui ont ravalé la façade, ils l’ont mis sur le marché. C’est le seul avenir en Afrique du Sud: devenir loufiat ou putain pour le reste du monde. Je ne veux rien de cela.»

Bristol

On remonte les siècles dans le dernier récit – «Lui et son homme» –, où Coetzee met en scène un de ses personnages littéraires préférés, Robinson Crusoé. Il a vieilli. Il est passablement aigri car il trouve son époque trop bavarde, lui qui a connu une vie de silence sur son île, pendant vingt-six ans. Reclus dans une chambre d’auberge, à Bristol, au bord de l’estuaire, il refuse la compagnie. Il ne lui reste que les vestiges du passé, ce parasol de palmes et ce coffre rapportés de sa prison de verdure, au large du Pacifique. Écrire ses aventures? Pourquoi pas. Tirant sur sa pipe, il va s’y attaquer, au risque d’être imité par des plagiaires qui s’empareront de son histoire, comme ces cannibales dont Vendredi a failli être victime.

Pauvre Robinson, délaissé de tous. Et peu à peu privé d’inspiration, le pire des châtiments. «Cette facilité de jadis à composer l’a, hélas, quitté. Lorsqu’il s’installe à son petit bureau devant la fenêtre donnant sur le port, il se sent les doigts gourds et la plume lui est un instrument plus étranger que jamais» écrit Coetzee qui, à cette histoire de déclin, ajoute des digressions sur un autre fléau – la grande peste de Londres, en 1665… Des pages bien sombres, où l’auteur de Disgrâce semble vouloir conjurer les démons qui menacent tout écrivain vieillissant, épouvanté à l’idée d’être un naufragé peu à peu réduit au silence. Comme Robinson, sur son île déserte.


J.M. Coetzee, «Trois histoires», trad. de l’anglais par Catherine Lauga du Plessis et Georges Lory, Le Seuil, 75 p.