Sucre de Cannes

Spoiler, la nouvelle censure

La peur du spoiler rend les conversations difficiles

Quand il ne réinvente pas le cinéma, Jean-Luc Godard regrette qu’on ne discute plus des films. Il a raison. Jadis, on sortait de la salle obscure pour s’enfiler au bistrot et débattre jusqu’au bout de la nuit de la morale du travelling. Aujourd’hui, dès le début du générique de fin, le spectateur s’absorbe dans l’écran de son téléphone.

Le pire ennemi de la discussion passionnée reste toutefois le concept de «spoiler», développé ces dernières années sur l’internet. Cet épouvantail sert les intérêts des majors en laissant supposer qu’il y a des surprises dans leurs produits et pétrifie les conversations cinéphiles. Le Monde estime qu’on ne peut rien dire de la deuxième partie d’Une affaire de famille sous peine de «se faire justement lyncher par les futurs spectateurs».

Mais quel secret faut-il préserver dans ce film que le réalisateur, Hirokazu Kore-eda, détaille volontiers? Ce n’est pas Qui a tué Harry? ni Le crime de l’Orient-Express, il n’y a pas d’assassin à confondre. Une journaliste blêmit à un début d’évocation du Livre d’image de Godard. «Je ne l’ai pas encore vu!» prévient-elle pour désamorcer tout risque de spoilage. Or il s’agit d’un poème visuel, d’un simple assemblage de mots et d’images permettant d’exercer sa pensée critique. Pauvre Godard…

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