Séries TV

Spoilers, c’est grave docteur?

Le seul terme fait trembler à lui seul tous les fans inquiets. Révéler des parties de l’intrigue d’une série comme «Game of Thrones», intentionnellement ou non, est devenu un risque constant. Et si on dédramatisait un peu avec cette tyrannie du spoiler?

«Croix de bois, croix de fer, si je spoile, je vais en enfer.» Cette injonction enfantine, postée le 18 mai sur le compte Twitter de Netflix, résume bien l’angoisse ambiante, persistante depuis plusieurs années, autour des spoilers. Alors que la fin du règne de Game of Thrones a sonné et que le terme québécois «divulgâcher» vient d’entrer dans le dictionnaire Larousse illustré, il serait peut-être temps de prendre un peu de recul.

Et si les spoilers n’étaient, finalement, pas si déterminants? C’est en tout cas ce que revendique Pacôme Thiellement, auteur de livres sur la culture pop: «Se focaliser sur un élément de dénouement, c’est être purement passif et s’arrêter au spoiler, c’est tellement pauvre. Il y a 1500 autres manières de lire un récit. Le vrai mystère de la fiction, c’est pourquoi elle nous parle. En fait, l’idiot montre le spoiler mais la lune est ailleurs.»

Notre interview de Nicholas Christenfeld: «Les spoilers aident à apprécier une histoire»

La réalisation, la photographie, le jeu des acteurs, les costumes, les décors… Les composants esthétiques des séries sont multiples et représentent donc autant de façons d’apprécier une œuvre, avec ou sans application anti-spoiler. Mais adieu l’esthétique, ce qui crispe le spectateur d’aujourd’hui réside plutôt dans la narration et la notion de suspense: «On attend d’une œuvre qu’elle nous surprenne. Mais c’est un rapport immature à la fiction, comme une sorte de cadeau de Noël: on ne sait pas ce qu’il y a sous le sapin.»

Une maladie contagieuse

Ce «focus sur l’intrigue» comme centre de la série émane d’une «façon d’écrire typiquement américaine», selon Florent Favard, maître de conférences en cinéma et audiovisuel à l’Université de Lorraine (IECA Nancy). Une tension narrative qui permettrait une certaine immersion dans le récit: «Il y a un plaisir en plus à la première lecture parce qu’on se confronte à nos attentes, nos pronostics. C’est une lecture en progression qui procure une satisfaction éphémère, menacée par le spoiler.»

Une menace tellement importante qu’elle instaure des privilèges, provoque des réactions parfois violentes à la machine à café, voire donne des pulsions meurtrières: en octobre dernier, un ingénieur russe poignardait son collègue qui avait la fâcheuse habitude de révéler la fin des livres. Une sorte de maladie contagieuse qui ne date pas d’hier, et qui peut être comparable à l’engouement autour des livres policiers et du mystère entourant le coupable.

Lire aussi: Avec son application anti-spoiler, Google s’intéresse surtout à nos données

Mais cette folie a définitivement atteint un niveau supérieur avec le début de Game of Thrones en 2011, devenant ce que Pacôme Thiellement définit comme une «émotion collective simultanée». Au point de faire entrer le mot «spoiler» lui-même dans le vocabulaire des spectateurs: «Avant, je n’utilisais pas ce terme, mais on nous a appris à regarder la série de cette façon. On avait une sorte de guide de lecture avec Game of Thrones, qui imposait de ne rien savoir puisque c’était une des seules séries dans laquelle aucun des personnages n’était épargné. Toute son identité et sa communication se sont construites là-dessus», raconte Louise, téléspectatrice assidue de la saga.

La production de la série elle-même a verrouillé toutes les informations pouvant fuiter pendant le tournage, alimentant cette «culture du spoil». Le chercheur américain Benjamin K. Johnson y voit une certaine logique: «Les auteurs s’attardent sur l’emballage et la distribution de leurs œuvres, donc ils veulent que ces surprises soient livrées comme prévu.»

Chercher le spoil

Cette importance donnée aux révélations dans Game of Thrones, particulièrement à propos du trépas des personnages, est dommage pour Yann, fan de la série, qui la voit comme «nourrissante sous plusieurs aspects. Se focaliser uniquement là-dessus, c’est rater des intrigues de politique pure.» Une analyse confirmée plus franchement par Pacôme Thiellement: «Etre obsédé par le décès de la semaine, c’est bizarre. Tout le monde meurt dans la vie, c’est normal.»

Pourtant, c’est ce suspense et cette méfiance permanente qui poussent certains spectateurs à se spoiler volontairement. Delphine, grande sériephile, lit souvent des résumés avant de voir une fiction: «Je suis hyper mal à l’aise avec le suspense et si je sais ce qui va arriver, je suis plus sereine. J’ai besoin de savoir pour aller jusqu’au bout. Je fais d’ailleurs des recherches sur internet avec le mot clé «spoiler» avant mes visionnages. Si je ne me spoilais pas certaines œuvres, j’aurais même du mal à les terminer.»

Lire également: Spoiler, la nouvelle censure

Louise, de son côté, cultive également l’art de lire la dernière page d’un livre avant les premières ou de se renseigner sur Wikipédia avant de lancer un épisode: «Je me prépare psychologiquement avant la mort d’un personnage, sinon je le vis très mal.» Florent Favard, auteur de l’essai Ecrire une série TV, voit dans ces pratiques une «lecture détendue, puisqu’il y a déjà beaucoup de tension dans le monde réel».

Outre-Atlantique, Benjamin K. Johnson observe surtout une volonté de reprendre le contrôle de leur liberté, pour savoir «quand et comment ils vont découvrir les détails d’une histoire». Pour cet enseignant à l’Université de Floride, «les normes autour des spoilers sont solidement construites autour de l’hypothèse qu’ils sont terribles et offensants, mais ce n’est pas le cas».

Le choix comme apaisement

Le spoiler ne doit donc pas forcément être vu comme une forme démoniaque moderne, lâchée sur terre pour pourrir la vie des amateurs de séries. La majorité des chercheurs travaillant sur le sujet s’accordent sur un point: le spoiler peut aussi permettre au spectateur d’apprécier une œuvre différemment. Benjamin K. Johnson, auteur de plusieurs articles sur les spoilers et le cinéma d’horreur, affirme que ces révélations «aident le spectateur à mieux comprendre l’histoire et à se focaliser sur des détails significatifs.

Les spoilers sont sans importance en comparaison de la qualité de la narration, de la représentation des personnages et du sens personnel que l’on retire des fictions.» Un avis partagé par Nicolas, amateur de pop culture indifférent aux spoilers, qui estime que «le scénario uniquement ne représente en aucun cas une œuvre».

Florent Favard voit dans cette focalisation sur l’intrigue une caractéristique de la sériphilie. Le spectateur investit un temps significatif dans des dizaines d’épisodes et craint de se faire ruiner ces centaines d’heures de visionnage par une simple révélation. D’autant que ces spoilers s’invitent dans des endroits inattendus, des transports en commun jusqu’aux copies d’examens de Clément Combes, sociologue rattaché à l’Université de Grenoble, qui a eu la surprise de découvrir le résumé du dernier épisode de Game of Thrones dans une dissertation à laquelle l’élève ne savait pas répondre.

Cet aspect imprévisible est «insupportable» pour Delphine: «On cherche rarement le spoiler. Quand tu attends avec hâte ton prochain épisode et qu’on t’en gâche le plaisir, c’est pénible car tu n’as pas choisi la manière de le regarder.» Florent Favard propose une solution: peut-être pourrait-on simplement apaiser les esprits en laissant le choix aux spectateurs «d’apprécier différents niveaux d’entrée dans la fiction», avec ou sans spoiler. A bon entendeur.

Publicité