Le drame du cinéma est d’arriver toujours trop tard pour informer. Mais il n’a pas son égal pour frapper les esprits, captiver et mythifier. En ces temps ou pas un mois ne passe sans son affaire d’homme d’église soupçonné de pédophilie ou du moins de complicité, l’erreur serait d’accueillir Spotlight avec le haussement d’épaules du «on sait déjà». Car ce film qui revient sur l’enquête – couronnée par le Prix Pulitzer en 2003 – qui mit le feu aux poudres, à Boston, est une chronique exemplaire doublée d’un sacré thriller. De quoi rejoindre Les Hommes du président au panthéon des films consacrés au journalisme et devenir bientôt LA référence sur cette question si embarrassante pour l’Eglise catholique. Alarmée, la commission d’enquête du Vatican ne se l’est-elle pas fait projeter en séance privée?

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Lancé en septembre dernier à la Mostra de Venise (hors compétition), couvert de nominations (dont cinq aux Oscars) et de divers prix (il faut voir la liste longue comme le bras compilée par l’encyclopédie du cinéma en ligne imdb.com!), Spotlight n’a rien d’un blockbuster. Un pied à Hollywood et un autre dans le cinéma indépendant, c’est le genre de film américain «sérieux» dont le marketing d’aujourd’hui ne sait plus que faire. Admirablement écrit et réalisé, avec des comédiens magnifiques, Michael Keaton, Mark Ruffalo et Rachel McAdams en tête, il est pourtant de ceux qui vous rassurent sur la possibilité d’un cinéma à la fois adulte et emballant, dont le spectateur sort grandi plutôt qu’abruti.

L’outsider au sérail

Spotlight (c’est-à-dire «projecteur»), c’était le nom donné par le Boston Globe, vénérable institution de Nouvelle-Angleterre, à sa cellule d’enquête. Soit quatre journalistes affectés à diverses affaires au long cours, sans exigence de rendu et de rendement immédiat. Un luxe que peu de journaux peuvent encore se permettre. En 2000, l’indépendance confortable de Walter Robinson, Mike Rezendes, Sacha Pfeiffer et Matt Carroll, sous l’autorité de Ben Bradlee Jr. (le fils du rédacteur en chef du Washington Post qui révéla le scandale du Watergate!), est remise en cause par l’arrivée d’un nouveau patron. Venu de Floride, Marty Baron s’est donné pour mission de redorer le blason du Globe au niveau local. Etranger à la classe dirigeante de la ville et juif de surcroît, il ne voit pas de raison de laisser filer une nouvelle affaire de prêtre pédophile et demande à Spotlight d’approfondir.

Et c’est parti pour une de ces enquêtes où, de révélation en révélation, c’est tout un système corrompu qui se dévoile, au grand effarement des journalistes eux-mêmes. Sauf qu’ici, plutôt qu’à des politiciens véreux, de louches hommes d’affaires et leurs hommes de main, c’est à une terrifiante loi du silence qu’ils se retrouvent confrontés – dont eux-mêmes étaient partie prenante! L’affaire est donc double: elle remet en cause le fonctionnement ancestral de la cité, avec son noyau catholique irlandais, mais également celui d’une presse qui a elle-même trop longtemps fermé les yeux.

Il faut avoir un certain goût de la recherche pour apprécier pleinement un tel film, fait de petits pas bien peu héroïques et fondé sur une dynamique collective. Tandis que Walter (Michael Keaton) fait jouer son large réseau et que Matt (Brian d’Arcy James) va fouiller aux archives, Sacha (Rachel McAdams) approche d’anciennes victimes et Mike (Mark Ruffalo) se concentre sur un avocat qui serait en possession de documents compromettants. Un registre fait apparaître de bizarres mises en congé de prêtres; un autre avocat révèle des règlements «à l’amiable» arrangés par le diocèse; un informateur lointain – le défroqué Richard Sipe, devenu psycho-sociologue spécialisé – laisse entrevoir l’ampleur alors encore insoupçonnée du phénomène en avançant le chiffre de 6%. Bientôt, il ne s’agit plus d’une seule «pomme pourrie» dans le panier, mais de dizaines de prêtres couverts par leur hiérarchie. Jusqu’à l’archevêque Bernard Law, cardinal du Vatican?

L’éthique et la foi

Certaines scènes ont un petit air de «déjà vu» qui rappelle que plusieurs films, des Hommes du président (Alan J. Pakula, 1976) à L’Enquête (Vincent Garenq, 2013, sur l’affaire Clearstream) sont déjà passés par là. Qu’à cela ne tienne, jamais Spotlight ne se réduit à des clichés. Au contraire, chaque étape surprend, chaque nouvelle rencontre captive. Et même si la tournure des événements est connue, les choix délicats qu’ils impliquent pour l’équipe et le journal sont dramatisés de sorte qu’on y participe pleinement. De fait, alors même qu’on pouvait craindre une réduction télévisuelle, le film ne fait que gagner en ampleur en trouvant un équilibre idéal entre description (réalisme documentaire, finesse psychologique), émotion (de la répulsion à la compassion) et grandes questions (éthiques bien sûr, mais aussi quid de la foi?).

On n’en attendait pas forcément autant de ce 5e opus de Tom McCarthy, après que les déceptions de Win Win et The Cobbler, restés inédits en Suisse, ont terni ses débuts prometteurs de The Station Agent et The Visitor. Avec l’aide de son coscénariste Josh Singer (Le Cinquième Pouvoir de Bill Condon, sur Julian Assange et Wikileaks), le sympathique acteur-réalisateur fait mieux que rétablir la situation. Non seulement il signe là un formidable hommage au journalisme d’investigation indépendant, aujourd’hui menacé par l’évolution du paysage médiatique, mais il le fait sans pour autant flinguer l’Eglise. En plaçant la société dans son ensemble devant ses responsabilités, avec cette simple question: «Pourquoi avons-nous tant tardé?»


**** Spotlight, de Thomas McCarthy (Etats-Unis 2015), avec Michael Keaton, Mark Ruffalo, Rachel McAdams, Brian d’Arcy James, Liev Schreiber, Stanley Tucci, Billy Crudup, John Slattery, Jamey Sheridan, Len Cariou, Paul Guilfoyle. 2h08 (PRAESENS)


Un scandale américain aux répercussions mondiales

6 janvier 2002. Les révélations de l’équipe d’enquêteurs du «Boston Globe» dénommée «Spotlight» ont rompu un silence entretenu pendant des décennies par une police et des médias animés par une trop grande déférence envers l’Eglise catholique. Elles ont bouleversé les Etats-Unis et eu des répercussions dans le monde entier. En mettant au jour un premier scandale de pédophilie impliquant un prêtre à Boston que le cardinal Bernard Law s’était évertué à cacher, elles ont ouvert la boîte de Pandore. Plus d’une centaine de villes des Etats-Unis et tout autant à travers la planète ont été touchées par des scandales sexuels liés à l’Église catholique. L’Irlande a été fortement happée par la vague de dénonciations d’actes pédophiles commis par des prêtres. A l’issue de l’investigation du Boston Globe, qui valut à ses journalistes le Prix Pulitzer, près de 1500 victimes ont été appelées à témoigner. Dans le seul diocèse de Boston, plus de 250 prêtres ont été publiquement accusés d’avoir abusé de mineurs.

Mise en accusation devant des faits cachés par la hiérarchie, l’Eglise catholique aux Etats-Unis a déjà dû verser pour près de 13 milliards de dollars de compensation aux victimes d’abus sexuels. Pour elle, l’affaire n’est toutefois pas terminée. L’an dernier, deux évêques de l’Etat du Minnesota et un évêque du Missouri ont présenté leur démission pour n’avoir pas dénoncé de tels actes.

En visite aux Etats-Unis en septembre dernier, le pape François a tenté de restaurer l’image désastreuse de l’Eglise catholique. Avant de partir, son prédécesseur Benoît XVI n’avait une image positive qu’auprès de 43% d’Américains. A Philadelphie, François a rencontré cinq victimes de prêtres pédophiles, soulignant que «Dieu devait pleurer» en découvrant de tels abus sexuels sur des enfants. Pour certaines victimes, le geste du pape va dans la bonne direction, mais il est insuffisant.

A Rome, secoué par un scandale planétaire, le Vatican a réagi. En 2011, il a demandé à toutes les conférences épiscopales de collaborer avec les justices civiles et d’élaborer des normes contre les prêtres coupables ou soupçonnés d’avoir commis des abus sexuels. En 2013, le Saint-Siège a durci sa législation pénale, mettant fin à l’impunité de ses prélats. Enfin en 2014, le pape François a mis sur pied une commission de dix-sept experts dont d’anciennes victimes, pour échafauder un plan de protection des mineurs.

(Stéphane Bussard, New York)