Jules Verne serait-il le père de Spoutnik? En tout cas la filiation est directe entre l'écrivain français et le premier satellite artificiel de la Terre, mis sur orbite à la stupéfaction générale par l'Union soviétique, le 4 octobre 1957.

Car c'est en dévorant De la Terre à la Lune que le fils d'un bûcheron russe, Konstantin Tsiolkovski, se prend de passion pour le voyage dans l'espace, et qu'il détermine, dès 1883, que la fusée est le mode de propulsion adéquat dans le vide spatial. Jusque-là, tout le monde était convaincu que la fusée s'appuyait sur l'air pour avancer. Il jette les bases théoriques et mathématiques de l'astronautique, et va jusqu'à déterminer le mélange le plus performant pour vaincre l'attraction terrestre, l'oxygène et l'hydrogène liquides: c'est ce qu'utiliseront Saturn V pour lancer Apollo vers la Lune, et la plupart des fusées actuelles!

Il est professeur à la retraite quand la Révolution d'octobre 1918 éclate, mais Lénine ne laisse pas passer l'aubaine d'un savant visionnaire, issu du peuple: il est élu à l'Académie des sciences et bénéficie d'une rente à vie. C'est ainsi que ses écrits bouleverseront à leur tour la vie de deux hommes: Sergueï Korolev, le futur constructeur principal des fusées soviétiques à longue portée, et Valentin Glouchko, le concepteur de leurs moteurs.

En 1957, la Guerre froide bat son plein. Le monde est coupé en deux par le Rideau de fer. L'année précédente, la révolte du peuple hongrois a été écrasée par les chars soviétiques. Un afflux sans précédent de réfugiés hongrois sont accueillis à bras ouverts en Suisse. En 1956 aussi, le fiasco de l'expédition franco-britannique sur Suez, après la nationalisation du canal par le président égyptien Nasser, accélère le mouvement de décolonisation.

Dans ce climat de tension extrême et de mutations profondes d'un monde en pleine effervescence (c'est aussi le début de la société de consommation, l'invention de la pilule, la naissance du Marché commun, la découverte du rock'n'roll...), l'espace ne passionne guère, hormis quelques scientifiques et visionnaires. Mais les fusées, c'est autre chose: elles intéressent les militaires.

Contrairement à Tsiolkovski, qui n'a jamais expérimenté ses théories (c'était trop tôt, technologiquement parlant), un ingénieur allemand, Wernher von Braun, que seul le voyage interplanétaire intéresse, a profité de l'intérêt des militaires nazis pour mettre au point la première vraie fusée balistique, la V2, dont plus de 3000 sont tirées sur Londres ou Anvers en 1944. A la fin de la guerre, c'est la chasse aux V2 entre Russes et Américains, qui ratissent tout ce qu'ils peuvent en matériels, plans, hommes. Avantage aux troupes US, à qui von Braun se rend délibérément, et qui expédient outre-Atlantique des fusées par bateaux entiers.

Dès 1946, les militaires à Moscou comme à Washington s'évertuent à lancer, copier et améliorer la V2 qui, fondamentalement, est encore à la base des fusées actuelles. Avec la mise au point de la bombe atomique, puis de la bombe à hydrogène aux Etats-Unis, puis très vite en URSS à la consternation de l'Occident, l'obsession des états-majors est l'attaque nucléaire surprise par l'autre camp. On va donc développer des fusées capables de transporter la bombe à l'autre bout du monde, et d'autres, défensives, pour tenter d'intercepter les premières.

A ce jeu, les Etats-Unis sont convaincus de leur suprématie, technologique et industrielle. Ils lancent des programmes, mais sans priorités claires. En URSS, dans le plus grand secret, malgré les ravages de la guerre encore récente et la paranoïa stalinienne (Korolev a passé deux ans au Goulag pour trahison, des états-majors entiers de militaires et de scientifiques ont été fusillés pendant les grandes purges), un effort gigantesque se met en place.

Paradoxalement, ce sont les faiblesses de l'URSS qui la conduiront à la victoire dans la course à l'espace: les ingénieurs russes sont incapables de miniaturiser leur bombe H, presque deux fois plus lourde que prévu. Korolev doit donc y adapter le missile intercontinental en cours de conception, le R7 Semiorka («petite septième»). Et au lieu de compter sur des plus gros moteurs, il mise sur une architecture de plus petits moteurs en faisceau (chacun d'entre eux n'étant guère plus puissant qu'une V2). Le résultat est génial: aussi incroyable que cela paraisse, la R7, rebaptisée depuis Soyouz, d'une fiabilité exceptionnelle, est toujours le fer de lance des Russes, ravitaillant la station spatiale ISS en hommes et en matériel. A ce jour, plus de 1700 R7/Soyouz ont lancé avec succès astronautes et satellites.

Quand Moscou annonce, en août 1957, disposer du premier missile intercontinental (ICBM) capable d'atomiser les villes américaines, Washington croit à un coup de bluff. De même, personne n'avait écouté les Soviétiques répondre au président Eisenhower que, eux aussi, avaient un programme de satellite artificiel dans le cadre de l'Année géophysique internationale décrétée par la communauté scientifique. Si bien que le 4 octobre, le bip-bip grésillant émis en ondes courtes par le premier Spoutnik, lancé par la fusée géante, est perçu comme un coup de tonnerre. «Bébé-lune» est sur toutes les lèvres et bouleverse l'Occident. Au point que Nikita Khrouchtchev, pourtant chaud partisan de l'opération, contre ses militaires, ne prend vraiment conscience de l'énormité de ce nouvel instrument de propagande, sur lequel il va jouer à fond, qu'en découvrant l'ampleur des réactions capitalistes.

L'humiliation américaine est d'autant plus mortifiante que, le 21 septembre 1956, une fusée Jupiter C aurait pu atteindre la vitesse de satellisation si son dernier étage n'avait pas été lesté... de sable: Eisenhower avait interdit à l'équipe dirigée par Wernher von Braun de tenter l'opération, même par «inadvertance», ne voulant pas que le premier satellite américain soit porté au crédit d'Allemands ayant travaillé avec les nazis. Hélas le 6 décembre, le «Pearl Harbor technologique» se confirme: la fusée Vanguard et son mini-satellite Pamplemousse explosent au décollage, alors que les Soviétiques accumulent les grandes premières spatiales, jusqu'à l'exploit périlleux de Youri Gagarine, premier homme en orbite en 1961.

Mais en 1969, au prix d'un pari démesuré, les Américains mettent les premiers le pied sur la Lune, les fusées lunaires soviétiques partant à la ferraille. Et la course à l'espace, y compris la «guerre des étoiles» lancée par le président Reagan, contribuera fortement à la faillite économique de l'Union soviétique, et à sa chute finale.